Les trains de Russie – Poèmes

Les trains de Russie - Poèmes
...Прямо дороженька: насыпи узкие,
Столбики, рельсы, мосты.
А по бокам-то всё косточки русские…
(…)
Вынес достаточно русский народ,
Вынес и эту дорогу железную —
Вынесет всё, что господь ни пошлёт!
Вынесет всё — и широкую, ясную
Грудью дорогу проложит себе.
Жаль только — жить в эту пору прекрасную
Уж не придётся — ни мне, ни тебе.

...Tout droit, une voie : des talus étroits,
Des piliers, des rails, des ponts.
Et sur les côtés, tous ces ossements russes...
(…)
Le peuple russe a assez enduré,
Il a aussi enduré cette route de fer -
Il endurera tout ce que le Seigneur enverra !
Il supportera tout et tracera par lui-même
De toutes ses forces un large et clair chemin.
C'est juste dommage que ni vous ni moi
N'aurons à vivre cette époque merveilleuse.
(traduction Georges Fernandez)
Dès que les trains sont apparus en Russie au milieu du 19º siècle, la littérature s'est emparée du sujet. D'abord la poésie, avec Afanassi Fet (Афанасий Фет) et Nikolaï Nekrassov (Николай Некрасов) dont le poème « Le chemin de fer » (Железная дорога) dénonçait dès 1884 le caractère inhumain des conditions de travail des paysans sur les chantiers. Puis par le roman : c'est dans une voiture du Varsovie-Petersbourg que le prince Mychkine - alias 'l'ldiot' de Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) - fait la rencontre de son futur assassin.
Dans le roman de Léon Tolstoï (Лев Николаевич Толстой), Anna Karénine croise Vronski en descendant sur le quai de la gare de Moscou : rencontre fatale, à cause de lui, elle se jettera sous les roues d'un train. Enfin, pour Boris Pasternak (Борис Леонидович Пастернак), c'est allongé sur une couchette en bois dans un wagon de marchandises traversant l'Oural que le docteur Jivago ressentira un bonheur d'une intensité incroyable.
Les trains russes font partie de la mythologie de cet immense pays, traversé par un réseau de voies ferrées. Ils ont servi à transporter des millions de déportés, de troupes, de paysans victimes de la collectivisation. Ils ont servi de paysages littéraires, poétiques, cinématographiques.
Les voyages en train favorisent les rencontres sans lendemain, les ruptures, les retrouvailles, l'exaltation des découvertes. Le rythme des roues est celui du dactyle - une longue, deux brèves -, un rythme ternaire, alors que « les trains d'Europe sont à quatre temps » remarquait déjà Blaise Cendrars en 1913.
Le rythme est donc celui de la création poétique, initiée par de très grands poètes et d'autres dont l'œuvre tout aussi attachante reste moins connue en France. Celle des chansons du goulag et de 'tubes' du dégel soviétique des années soixante. Ce sont des poésies lyriques, qui exaltent les sentiments. Des poésies qui échappent à tout contrôle, car « on ne peut pas programmer l'art comme le trafic ferroviaire », écrivait Victor Chklovski (Виктор Борисович Шкловский), écrivain et spécialiste de la littérature russe.
Anne Puyou, traductrice*

Boris Pasternak - La gare
1913, 1928
Борис Пастернак – Вокзал
Traduction : Anne Puyou
Вокзал, несгораемый ящик
Разлук моих, встреч и разлук,
Испытанный друг и указчик,
Начать – не исчислить заслуг.
Бывало, вся жизнь моя – в шарфе,
Лишь подан к посадке состав,
И пышут намордники гарпий,
Парами глаза нам застлав.
Бывало, лишь рядом усядусь –
И крышка. Приник и отник.
Прощай же, пора, моя радость!
Я спрыгну сейчас, проводник.
Бывало, раздвинется запад
В маневрах ненастий и шпал
И примется хлопьями цапать,
Чтоб под буфера не попал.
И глохнет свисток повторённый,
А издали вторит другой,
И поезд метёт по перронам
Глухой многогорбой пургой.
И вот уже сумеркам невтерпь,
И вот уж, за дымом вослед,
Срываются поле и ветер, –
О, быть бы и мне в их числе!

O gare, coffre-fort inviolable
De mes ruptures, mes rencontres, mes ruptures,
Compagne éprouvée et conseillère sûre,
Impossible de dire tes bienfaits innombrables.
Il est arrivé qu’un châle retienne ma vie,
A peine étions-nous montés à bord
Que la vapeur gonflait les joues des harpies
Et qu'elle nous remplissait les yeux à ras bord.
Il est arrivé qu'à peine étais-je blotti
A tes pieds et c'en était fini.
Adieu, c'est l'heure, adieu mon bonheur,
Je descends sur le quai tout de suite, contrôleur.
Il est arrivé qu’on disloque l'occident
Manœuvré par les rails, les bourrasques de vent,
Nous nous accrochions aux flocons
Pour ne pas rouler sous le tampon.
Les coups de sifflet doublés retentissaient
Répétés dans l'écho lointain
Et le train fracassant s’éloignait des quais
Convoi bosselé et strident.
Déjà se hâtait le couchant
Et derrière la colonne de fumée
S'arrachaient les champs et les vents
Oh ! si seulement j'en étais !
(Traduction : Anne Puyou)

Boris Pasternak (Борис Леонидович Пастернак) (1890-1960) fut non seulement un grand romancier, prix Nobel de littérature en 1958, auteur du célèbre 'Docteur Jivago' (Доктор Живаго), mais aussi, et d'abord peut-être, un poète accompli.

