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Le blocus de Léningrad – Cet été-là. 1
La flamme du souvenir au cimetière mémorial de Piskarevskoïe (Saint-Pétersbourg) Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
Ничего не могу забыть. До сих пор они вспоминаются такими живыми. Каждый со своим внутренним миром, каждый со своей жизнью и смертью. Я не могу представить их погребёнными, не знаю, где и когда это произошло. Они похоронены в братских могилах на ленинградском кладбище. На каком? Этого я тоже не знаю.
Каждый год прихожу к одной из могил на Пискаревском мемориале
. На плите две даты: 1941—1942.
Горит Вечный огонь. Чуть заметное дуновение ветра — и пламя, отрываясь, несколько мгновений мерцает в воздухе. Затем горелка притягивает огонёк, и круг чугунной решётки вновь освещается изнутри.
У меня нет их могил, но вот уже сорок лет я думаю о них.
Je ne peux rien oublier. Toujours je me souviens d’eux, si vivants, de chacun, avec son monde intérieur, sa vie, sa mort.
Je ne peux imaginer qu’ils soient enterrés, ne sachant ni où ni quand cela est arrivé. Ils ont été inhumés dans des fosses communes d’un cimetière de Léningrad. Lequel ? Je ne sais pas non plus.
Tous les ans je me rends sur une de ces pierres tombales au mémorial de Piskaëvka¹. Sur la dalle, deux dates sont inscrites : 1941-1942
La Flamme éternelle brûle. Un souffle de vent, à peine perceptible, et la flamme se détache puis vacille dans l'air quelques instants. Ensuite, le brûleur l’attire et le cercle de la grille en fonte s’illumine à nouveau en son cœur.
Je ne sais laquelle est leur tombe, mais depuis quarante ans je pense à eux.
1. Le cimetière mémorial de Piskarevskoïe est situé au nord-est de Saint-Pétersbourg. En savoir plus.
Н.П. Пашко, Памяти Черменецкого монастыря, 1972 То далёкое лето (1) Cet été-là
Il y a si longtemps…
В то лето мы жили на даче за Лугой. Обрывистые берега, поросшие высокими травами, блестящая гладь Череменецкого озера, неправдоподобные по красоте и таинственности звонница и синий купол бывшего монастыря, стоявшие на другой стороне, остались в моей памяти вершиной предвоенного благополучия, последней страницей детства... Проталкиваясь и мешая друг другу, мы трое, Ася, Юра и я, вбежали в комнату и принялись рассказывать маме о том, что мы видели на берегу озера.
Мама сидела на стуле и тихо плакала.
— Дети, — сказала она,— началась война.
Мы переглянулись. Война представлялась нам чем-то вроде игры в оловянные солдатики. Немного страшновато, правда, но сколько подвигов можно свершить! Конечно, лучше, если бы её не было. Но ведь война скоро кончится, и, уж безусловно, победим мы! Смущали мамины слёзы. Почему она плачет?
Лето было в разгаре. Ничто не нарушало тихую деревенскую жизнь, и мы оставались на даче...
Cet été-là nous passions les vacances dans une datcha près de la ville de Louga¹. Les berges escarpées envahies par de hautes herbes, les eaux scintillantes du lac de Tcheremenets, le clocher, la coupole bleue de l’ancien monastère sur l’autre rive², d’une incomparable et mystérieuse beauté, sont restés dans ma mémoire comme le parfait exemple du bonheur en cette période d’avant-guerre : la dernière page de mon enfance...
Nous poussant et nous bousculant, Assia, Youra³ et moi, entrâmes tous les trois en courant pour raconter à maman ce que nous avions vu de l’autre côté du lac.
Maman était assise et pleurait doucement.
– Les enfants, la guerre a commencé.
Nous nous sommes regardés. Nous imaginions la guerre comme une sorte de jeu avec des soldats de plomb. C’était un peu effrayant bien entendu, mais que d’exploits en perspective ! Bien sûr il aurait mieux valu que ça n’arrive pas. Mais la guerre se terminerait vite et nous en sortirions vainqueurs, cela ne faisait aucun doute ! Les pleurs de maman nous déconcertaient. Mais pourquoi pleurait-elle ?
C’était l’été. Rien ne venait perturber le calme du village ; alors nous sommes restés à la datcha...
1. Louga : ville située à 135 km au sud de Saint-Pétersbourg.
2. Le monastère Saint-Jean de Tcheremenets se trouve sur une presqu'île de la rive occidentale du lac de Tcheremenets, au sud de la ville de Louga.
3. Youra : diminutif de Youri – Georges. -
Xénia Grouchevaïa – Je ne peux rien oublier
Анна Балабанова, Детство, отнятое войной, 2021 Ксения Грушевая - Ничего не могу забыть
Xénia Grouchevaïa – Je ne peux rien oublier
(Publié en 1982 dans la revue Звезда - l’Etoile)
traduit par
Georges Fernandez (2021)
Introduction
"...C’était l’été. Rien ne venait perturber le calme du village ; alors nous sommes restés à la datcha. Au début du mois de juillet un premier signe inquiétant laissa penser que quelque chose allait venir troubler cette paix..."
Voici le récit poignant des premiers mois du Blocus de Leningrad vu par les yeux d'une enfant de onze ans. Sous les bombardements et les raids aériens incessants, elle affronta la peur, le froid extrême et la famine. La mort aussi.
Xénia Grouchevaïa (Ксения Александровна Грушевая), (1930-1984), dans cet écrit autobiographique, rédigé des années plus tard, raconte avec émotion et parfois drôlerie ses souvenirs de petite fille prise dans le chaos de ces jours terribles.
Xenia Grouchevaïa (1930-1984) Choix de présentation de la traduction.
L’intégralité du récit, publiée en 1982, dans la revue Zvezda (l’Etoile) a été conservée. La traduction en français se veut fidèle au texte original.
Sur la forme, le récit est présenté sous forme de ‘feuillets’ afin d’en rendre, sur les supports numériques, la lecture plus aisée.
J’ai agrémenté le récit d’illustrations diverses et, en particulier, de dessins d’enfants qui rappellent cette sombre période. Qu’ils en soient collectivement remerciés.
J’ai aussi fait le choix d’ajouter, quand cela m’a paru nécessaire, des notes et quelques annexes, afin de permettre au lecteur francophone de contextualiser le récit et de saisir les références faites par l’auteure à différents épisodes qui ont marqué sa mémoire. L’ensemble des notes est du traducteur.
Des renvois vers les cartes en annexe permettent, en particulier dans la ville de Saint-Pétersbourg, de localiser les différents endroits cités.
Remerciements :
- Madame Olga Moutouh, pour son accompagnement à la traduction, ses corrections et ses remarques ;
- Monsieur Bernard Pollet, pour sa relecture et ses corrections, côté français ;
- Madame Svetlana Weiss qui a réalisé l'enregistrement en russe ;
- Madame Roselyne Marmottant qui a réalisé l'enregistrement en français.Conception Web : Eléna Ogievetsky – EK-PRINT-WEBDESIGN, que je remercie chaleureusement.
Pour en savoir plus :
- 'Visionnez sur Youtube (en russe) 'Le métronome de Léningrad' (Ленинградский метроном) documentaire sur le quotidien des enfants durant le siège de la ville.
- Lire (en russe) : 11 ouvrages sur le Blocus de Léningrad pour enfants et adolescents ;
- Lire (en russe) : 'La mémoire contre l’oubli' (Память против забвения) - par le fils de l'auteure – Alexandre Gavrilovitch Grouchevoï (Александр Гаврилович Грушевой)
En 1985, à titre posthume, la revue Zvezda (l’Etoile) publia un récit de la même auteure : Загадка рукописной тетради (L’énigme du cahier manuscrit) : Lire en russe.
Bonne lecture à vous !
Georges Fernandez, septembre 2021 ©
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Le blocus de Léningrad – L’album (02)
Peuples imaginaires d'après Le livre des Merveilles du monde de Jean de Mandeville (1356) Альбом - L’album
Второй эпизод - Second épisode
В одно октябрьское утро, когда неприятельские пушки в упор расстреливали осаждённый город, я ушёл из дома, не зная, что мне уже больше никогда не придётся в него вернуться. Признаюсь, что тогда меньше всего думал о нашем альбоме.
По-разному сложились судьбы трёх приятелей.
Ещё только было прорвано кольцо блокады, когда раненый офицер привёз одного из друзей моего сына в Ленинград, чтобы помочь ему найти родителей.
Этот офицер мог довезти его только до вокзала. Ему самому необходимо было лежать в госпитале, а не возить детей к их родителям.
И вот тут случилось то, о чём я хочу рассказать.
Голодный мальчик пошёл через весь город, под обстрелом, не домой, а в парк, к заветному дуплу.
Трудно представить себе его разочарование, когда он не нашёл в дупле альбома.
Полный тревоги, он бросился к нам домой.
В нашей квартире во время блокады размещалась огневая точка, потому что она находилась на переднем крае обороны.
Среди обвалившейся штукатурки, битого стекла, стреляных гильз и пятен крови он нашёл на полу тоненькую книжку в синем коленкоровом переплёте с дарственной надписью и унёс её с собой, так как это было единственное, что он мог там найти.
Через четыре года, когда мы встретились, он мне её вручил!
К тому, что я рассказал, остаётся добавить, что оба приятеля моего сына стали лётчиками и если они (чего теперь только не случается!) когда-нибудь полетят в космос, то мне приятно будет думать, что, может быть, здесь дело не обошлось без одного старика, который пытался в детстве смотреть на мир глазами взрослого, а в более зрелом возрасте - будить в детях мечту...
И ещё мне очень стыдно за первое разочарование, которое я посеял в детской душе.
Un matin d'octobre, alors que les canons ennemis tiraient à bout portant sur la ville assiégée, je sortis de chez moi sans savoir que je n'y retournerais plus jamais. J'avoue qu'à cette époque l’album était le cadet de mes soucis.
Le destin des trois amis fut différent.
Quand le blocus de Leningrad fut rompu, en janvier 1941, un officier qui avait été blessé sur le front ramena avec lui en ville un des amis de mon fils afin de l'aider à retrouver ses parents.
Mais dès son arrivée, le soldat dut laisser l’enfant sur le quai de la gare. Lui-même devait être hospitalisé et ne pouvait le conduire plus loin.
Et voici ce qui arriva et que je veux ici rapporter.
Le garçon, seul et affamé, traversa toute la ville toujours sous le feu ennemi. Mais pas en direction de chez lui. Il rejoignit le parc, et s’approcha de l’arbre creux où devaient se trouver enfouis nos secrets.
Je vous laisse imaginer sa déception lorsqu'il n’y trouva pas l’album.
Plein d’inquiétude, il se précipita chez nous.
Durant le blocus, un poste de tir avait été installé dans notre appartement, car il se situait à l’avance des défenses.
Au milieu des débris de plâtre, de verre brisé, de restes de cartouches et de marques de sang, il trouva le petit livre à la fine reliure de toile bleue dédicacé à ma future compagne. L’enfant l'emporta avec lui : ce fut-là la seule chose qu'il put trouver chez nous dans tout ce désastre.
Lorsque, quatre ans plus tard, nous nous retrouvâmes, solennellement il me le tendit.
À ce souvenir, il me reste à ajouter que les deux amis de mon fils sont depuis devenus aviateurs, et s'ils volent un jour dans l'espace (ce qui n’est pas chose improbable !), alors il me serait agréable de penser que c’est peut-être parce que le vieil homme que je suis aujourd’hui n'avait pas voulu, dans son enfance, regarder le monde à travers les yeux d'un adulte, et s’il n’avait su, parvenu à un âge plus mûr, éveiller les mêmes rêves chez son fils et ses copains...
Mais j'éprouve aussi un peu de honte d’avoir été la cause de ce qui fut peut-être alors la première déception dans l’âme d'un enfant…
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Le blocus de Léningrad – L’album
Le blocus de Léningrad vu par des enfants d'aujourd'hui Блокада Ленинграда - рассказы
Le Blocus de Leningrad - récits
Traduits par
Georges Fernandez (2021 - 2023)
Introduction
Le 8 septembre 1941, il y a de cela quatre-vingts ans, commençait le long siège de Léningrad (l’actuelle Saint-Pétersbourg). L’armée allemande, lors de son offensive – l’opération Barbarossa – contre l’Union soviétique, débutée moins de trois mois plus tôt, parvenait, ce jour-là, à encercler totalement la ville. Ce siège, devenu blocus, enferma pendant près de 900 jours les habitants qui n’avaient pu fuir à temps.
Sous les bombardements et les raids aériens incessants, ils allaient devoir affronter la peur, le froid extrême et la famine.
Témoignant de cet épisode moins connu en France que le siège de Stalingrad , voici trois récits qui, chacun à sa manière, évoquent cette terrible période de l'Histoire :
- L'album, d'Ilya Varchavsky - ci-dessous ;
- Je ne peux rien oublier, de Xénia Grouchevaïa - Lire ;
- Marquis, le chat revenu du front, de Boris Smirnov - Lire.
Sur la forme, chaque récit est présenté en petits épisodes afin d’en rendre la lecture plus aisée.
Bonne lecture à vous !
Georges Fernandez, septembre 2021 / février 2023 ©
Илья Варшавский — Альбом
Ilya Varchavsky – L’album
Récit publié en 1991, après le décès de l’auteur.
Первый эпизод - Premier épisode
Ilya Varchavsky (1908-1974) Тридцать пять лет тому назад я написал книгу¹.
Теперь она мне кажется очень наивной. Это были путевые заметки ребёнка, пытавшегося смотреть на мир глазами взрослого.
Может быть, это и прельстило редактора издательства, решившего выпустить её большим тиражом.
Авторский экземпляр я подарил с соответствующей надписью моей невесте.
Сейчас у нас эта книжка хранится вместе с другими реликвиями ушедшей молодости.
С ней у меня связано одно воспоминание, о котором я хочу рассказать.
Мой сын перед войной учился в первом классе и имел двух закадычных друзей. Они дружили так, как можно дружить, пожалуй, только в восемь лет, когда знаешь друг друга всю жизнь.
Каждый вечер мы собирались у нас дома и обсуждали кучу проблем.
Особенно нас привлекала космонавтика. У нас был альбом, куда мы зарисовывали все наши идеи и предполагаемые приключения в далёких мирах.
Там был и разрез космического корабля, и вид стартовой площадки, и то, что мы могли увидеть на других планетах: люди с коровьими головами, кошки со змеиным телом и удивительные двуногие существа, у которых рот был прямо на животе.
По воскресеньям мы все катались на лыжах в парке, где рос дуб с дуплом достаточно большим, чтобы привлечь внимание романтиков.
В то время ещё никто не думал о войне и никто не предполагал, что мы станем свидетелями проникновения человека в космос, но я как-то сказал, что если вдруг начнётся война, то тот из нас, у которого в это время будет альбом, должен положить его в дупло, чтобы врагу не стали известны наши планы.
Потом началась война, и дети были эвакуированы из Ленинграда.
1- Несомненно, автор имеет в виду «Вокруг света без билета», написанную в соавторстве с его братом Дмитрием и журналистом Николаем Слепнёвым в 1929 году. Книга на сегодняшний день не найдена в интернете.Il y a trente-cinq ans de cela j’ai écrit un livre¹.
Maintenant, à sa lecture, il me paraît très naïf. C'étaient les notes de voyage d'un enfant essayant de voir le monde à travers les yeux d'un adulte.
C’est peut-être cela qui séduisit l'éditeur et le décida d’en faire une édition grand tirage.
J'en offris un exemplaire dédicacé à ma future épouse.
A présent, nous conservons ce livre parmi d'autres reliques de notre jeunesse passée.
Lié à ce livre et à l’enfance, j’ai un souvenir, dont je voudrais vous parler.
C’était juste avant la Guerre. Mon fils était encore en primaire. Il avait deux amis très proches. Ils étaient copains comme on peut l'être, je pense, seulement à l'âge de huit ans, à cet âge de la vie où on se connaît depuis toujours.
Chaque soir, ils venaient chez nous et, ensemble, nous discutions d'un tas de choses.
Nous étions particulièrement passionnés d’astronautique. Nous tenions un cahier, notre ‘album’, où nous dessinions toutes nos idées et nos supposées aventures dans des mondes lointains.
Il y avait-là, dessinés, la section d'un vaisseau spatial et une vue sur sa rampe de lancement, et aussi tout ce que nous imaginions d'autres planètes : des gens avec des têtes de vache, des chats avec un corps de serpent et d'étonnantes créatures bipèdes qui avaient une bouche sur le ventre.
L’hiver, le dimanche, tous ensemble, nous allions skier dans le parc. Là, il y avait un chêne avec dans son tronc une niche assez large et profonde pour éveiller la curiosité des âmes romantiques.
A cette époque, personne ne pensait à la guerre et personne n'imaginait qu'à l’avenir l’homme irait dans l'espace. Un jour je déclarai que si soudain la guerre devait éclater, alors celui qui détiendrait l’album à ce moment-là aurait le devoir de venir le cacher dans le creux du vieil arbre afin que nos plans ne tombent jamais aux mains de l'ennemi.
Puis quand la guerre commença, la vraie celle-là, les trois enfants furent évacués de Leningrad.
1 - Sans doute l’auteur évoque-t-il là ‘Le tour du monde sans billet’ (Вокруг света без билета) co-écrit en 1929, en collaboration avec son frère Dimitri (Дмитрий Варшавский) et le journaliste Nicolaï Slepnev (Николай Слепнёв). Ouvrage à ce jour introuvable sur le Net. -
IIya Varchavsky – La petite clé (02)
Клю́чик - La petite clé
Второ́й эпизо́д - Second épisode
"Homo homini lupus est", illustrateur inconnu Так вот, ша́рю я в су́мочке, а ключа́ нет, наве́рное, потеря́ла в магази́не когда́ плати́ла за чулки́. Стою́ я на площа́дке и ду́маю, что же бу́дет. Коне́чно, я сама́ рабо́таю в пра́чечно́й и Антони́на Никола́евна всегда́ разреша́ет нам е́сли ну́жно что-нибу́дь простирну́ть, но стра́шно неудо́бно бу́дет пе́ред девчо́нками, а пото́м ещё придётся брать такси́, что́бы туда́ дое́хать, и шофёр мо́жет догада́ться отчего́ я, вдруг, взяла́ такси́ и тогда́ я умру́ от стыда́.
«Нет, — ду́маю, — лу́чше я спущу́сь в магази́н и поищу́ на полу́ клю́чик», — но то́лько я э́то поду́мала, как почу́вствовала, что я про́сто на это неспосо́бна, потому́ что до магази́на ну́жно бежа́ть мину́т пять и сто́лько же обра́тно, а э́то о́чень до́лго, е́сли что-нибу́дь ну́жно. Э́то когда́ ничего́ не ну́жно, то мо́жно бе́гать в магази́н и обра́тно, а когда́ что-нибу́дь ну́жно, то все расстоя́ния ка́жутся таки́ми огро́мными, что ты себе́ само́й ка́жешься стра́шно ма́ленькой.
Тогда́ я совсе́м отча́ялась и позвони́ла в кварти́ру напро́тив. Мне откры́ла же́нщина, кото́рую я ча́сто вижу́ в моло́чном магази́не, но о́на меня́ не зна́ет, потому́ что мы все живём в но́вом до́ме и не перезнако́мились ещё.
Я о́чень обра́довалась, что мне откры́ла же́нщина, а не мужчи́на, потому́ что с же́нщиной ле́гче говори́ть о таки́х веща́х, и я ей на у́хо сказа́ла, что зайду́ на мину́тку, и она́ поняла́, куда́ мне ну́жно, и спроси́ла кто я, а я ей сказа́ла, что живу́ напро́тив и ча́сто вижу́ её в моло́чном магази́не, но не знако́ма с ней, потому́ что мы все живём в но́вом до́ме и ещё не перезнако́мились, а в э́то вре́мя по ле́стнице поднима́лся оди́н симпати́чный старичо́к с борода́вкой на носу́, кото́рого я оди́н раз ви́дела, когда́ плати́ла за кварти́ру, и же́нщина сказа́ла э́тому старичку́, что каки́е тепе́рь пошли́ наха́льные сосе́ди, кото́рые у себя́ в кварти́рах не следя́т за канализа́цией и бе́гают к чужи́м лю́дям, а старичо́к покача́л голово́й, и я ду́мала, что умру́ от стыда́, и помча́лась вниз по ле́стнице, и мне уже́ всё равно́ ну́жно бы́ло брать такси́.
Когда́ я Ка́пе рассказа́ла про э́тот слу́чай, она́ сказа́ла, что тако́е мо́жет случи́ться и в коммуна́льной кварти́ре, потому́ что у них, наприме́р, на одно́ ме́сто о́бщего по́льзования прихо́дится шестьдеся́т три жильца́ и ве́чно стои́т о́чередь, но я ей возрази́ла, что в на́шем социалисти́ческом о́бществе в таки́х слу́чаях лю́ди уступа́ют о́чередь, потому́ что то́лько в капиталисти́ческом ми́ре челове́к челове́ку волк, и всё э́то оттого́, что они́ живу́т в отде́льных кварти́рах.
Alors, je fouille dans mon sac à main, mais la clé n’y est pas. J’ai dû probablement la perdre dans le magasin quand j'ai payé les bas. Je suis là, debout devant la porte, et je pense à ce qui va arriver. Bien sûr, à la blanchisserie où je travaille, Antonina Nikolaevna, notre cheffe, nous permet toujours de faire notre petite lessive, mais ce serait terriblement gênant devant les autres filles, et puis il me faudrait prendre un taxi pour m’y rendre, et le chauffeur pourrait se douter pourquoi j’ai eu si soudainement envie de grimper dans son taxi et là je me dis que j’en mourrais de honte.
En réfléchissant, je pense : « Non, le mieux est de redescendre au magasin et d’y chercher la clé. Elle doit se trouver quelque part par terre ». Mais rien qu’en y pensant, je sens que je n’en suis tout simplement pas capable, car il me faudrait bien cinq minutes pour courir jusqu'à là-bas et autant pour remonter, et c'est très long si vous avez un besoin pressant. C'est quand on n'a besoin de rien qu’on peut s’imaginer courir jusqu’au magasin et en revenir, mais lorsqu’on a vraiment une envie pressante toutes les distances vous paraissent si énormes qu’on se sent petit, petit, petit.
J’étais si désespérée que j’ai fini par sonner à l'appartement d'en face. C’est une femme qui m’a ouvert. Une femme que je croise souvent à la crémerie du quartier mais qui ne me reconnaît pas car, comme nous, elle vient d’aménager dans notre nouvel immeuble et jusqu’à présent nous n’avons encore jamais eu l’occasion de faire connaissance.
J'étais très très heureuse que ce soit une femme, et non un homme, qui m’ait ouvert, car il est plus facile de parler de telles choses avec une femme. Je lui ai chuchoté à l’oreille que je n’en avais que pour une minute, et bien sûr elle a compris. Elle m’a demandé qui j'étais, et je lui ai répondu que j'habitais en face et que je la croisais souvent à la crémerie du quartier, mais que nous ne nous connaissions pas car nous étions tous de nouveaux voisins et que nous n’avions pas eu l’occasion de faire connaissance.
Et à ce moment-là sur le palier est apparu un brave vieillard avec une verrue sur le nez, un vieux que je n’avais aperçu qu’une seule fois quand j’étais allée payer le loyer, et la femme lui a dit que de nouveaux voisins sans vergogne - qui chez eux ne prenaient pas soin des canalisations de leurs toilettes - venaient impudemment frapper à la porte d’autrui. Et le vieil homme a secoué la tête d’un air désapprobateur, et moi j'ai vraiment pensé que j'allais mourir de honte. Alors j’ai dévalé les escaliers quatre à quatre, et au bout du compte, de toute façon, il m’a fallu prendre un taxi.
Quand j'ai raconté tout ça à mon amie Kapa, elle m'a dit que cela pouvait aussi arriver dans un appartement communautaire, où, comme par exemple là où elle loge, il n’y a qu’un WC pour soixante-trois locataires et que devant il y a toujours une file d'attente. Mais je lui ai objecté que dans notre société socialiste, en de pareilles circonstances, les gens ont la courtoisie de vous laisser passer en premier, et que ce n'est que dans le monde capitaliste - où l'homme est un loup pour l'homme - que cela arrive, et tout ça parce que chacun là-bas dispose de son propre appartement.
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IIya Varchavsky – La petite clé (01)
Une petite clé Илья Варшавский - Ilya Varchavsky
Клю́чик - La petite clé
(Publié après le décès de l’auteur, en 2011)Пе́рвый эпизо́д - Premier épisode
Тепе́рь все хотя́т жить в отде́льных кварти́рах, э́то про́сто како́е-то помеша́тельство. А я ду́маю, что э́то непра́вильно. Е́сли ка́ждый забьётся в свою́ нору́, как барсу́к, то жить бу́дет о́чень тяжело́, потому́ что э́то то́лько в капиталисти́ческом ми́ре челове́к челове́ку волк, а у нас должно́ быть наоборо́т, и лю́ди должны́ жить в коммуна́льных кварти́рах.
Я всё это поняла́ уже тогда́, когда́ мы перее́хали в отде́льную кварти́ру, и поняла́ из-за ме́лочи, из-за клю́чика.
У́тром у нас внизу́, в магази́не дава́́ли полоса́тые чулки́: си́ние в ора́нжевую поло́ску. Мне таки́е чулки́ стра́шно давно́ хоте́лось име́ть, и я пошла́ в о́чередь. Пра́вда, мне доста́лись на два но́мера бо́льше, чем ну́жно, но всё равно́ я была́ о́чень сча́стлива, что у меня́ тепе́рь есть таки́е мо́дные чулки́, и побежа́ла скоре́е звони́ть Вла́дику.
Я о́чень торопи́лась, потому́ что мне не то́лько хоте́лось позвони́ть Вла́дику, но и… ну, в о́бщем, вы понима́ете.
Я е́ле добежа́ла до две́ри, су́нула ру́ку в су́мочку, что́бы вы́нуть ключ, а его́ нет на ме́сте. Я ша́рю в су́мочке, а сама́ ду́маю, что же бу́дет, е́сли я его́ не найду́. Зна́ете, тако́й совсе́м ма́ленький клю́чик, ра́ньше они́ назыв́ались францу́зскими, но э́то бы́ло ещё тогда́, когда́ бу́лки то́же называ́лись францу́зскими, а сейча́с э́ти бу́лки называ́ются «городски́ми» и ключи́ то́же, наве́рное, ина́че называ́ются, мо́жет быть «люби́тельскими» и́ли «осо́быми», а мо́жет быть да́же «столи́чными», Вла́дик говори́т, что э́то о́чень хоро́шее назва́ние.
Maintenant, chacun veut avoir son propre appartement, c'est juste une sorte de folie. Et je pense que c'est une erreur. Si tous nous nous enterrons dans notre propre trou, comme des blaireaux, alors la vie ne peut que devenir plus difficile. Il n’y a que dans le monde capitaliste que l'homme est un loup pour l'homme, mais dans notre pays, ce doit être l'inverse : tout le monde devrait vivre en appartements communautaires¹.
J’avais moi-même déjà compris tout ça lorsque nous avons aménagé dans notre nouveau logement, et je l'ai compris à cause d’une petite chose, une petite clé.
Ce matin-là, au magasin d’en-bas on vendait des bas rayés : des bas bleus avec des rayures orange. Ça faisait longtemps que je désirais avoir de tels bas et donc je suis descendue et me suis mise dans la file d’attente. Certes, j’ai obtenu une paire qui m’allait deux tailles au-dessus mais j'étais quand même tellement ravie d'avoir enfin des bas à la mode que je me suis immédiatement précipitée à la maison pour téléphoner annoncer la nouvelle à Vladik.
J'étais pressée de rentrer, car non seulement je voulais lui téléphoner, mais aussi j’avais besoin... enfin..., vous me comprenez…
Arrivée, tout essoufflée devant notre porte, je mets la main dans mon sac pour en sortir la clé, mais elle n'y était pas. Je fouille dedans, m’imaginant tout ce qui allait arriver si je ne la trouvais pas.
Vous savez, de quoi je parle : de ces toutes petites clés, on les appelait autrefois ‘françaises’, mais c'était à l'époque où les petits pains s'appelaient aussi ‘français’, et maintenant on les appelle "déjeunettes". Pour les clés aussi, probablement, aujourd’hui on doit les appeler différemment, peut-être "bordelaises" ou "lyonnaises", ou peut-être même "parisiennes"². Vladik pense que c'est un nom qui leur irait très bien.
1- Un ‘appartement communautaire’ (Коммунальная квартира) réunit dans un même logement plusieurs foyers qui partagent les parties communes (cuisine, toilettes, salle de bain). Pour en savoir plus, lire : 'les appartements communautaires'.
2 - L’auteur ici a choisi des qualificatifs qui évoqueraient plutôt la charcuterie ou la vodka... -
IIya Varchavsky – Les fourberies de Cupidon (12)
Les cupidons Проде́лки Аму́ра - Les fourberies de Cupidon
Epilogue
Тут на́ша леге́нда об электро́нном Фа́усте подхо́дит к концу́. Тривиа́льному и гру́стному. Мо́жно бы́ло бы написа́ть ещё много́ страни́ц о том, как Филимо́н Оре́стович боро́лся за своё сча́стье с домовладе́льцем из посе́лка Ручьи́ и как был сча́стлив, когда́ наконе́ц наслади́лся побе́дой. Всё произошло́ и́менно так. Одна́ко пыл страсте́й, во́все несво́йственный его́ во́зрасту, оконча́тельно подорва́л здоро́вье престаре́лого молодожёна, и результа́том всей э́той исто́рии яви́лась скро́мная ги́псовая ра́ковина на одно́м из кла́дбищ — неопровержи́мое свиде́тельство того́, что изве́чное противоре́чие ме́жду стремле́ниями челове́ка и отпуще́нными ему́ возмо́жностями оконча́тельно ула́жено приро́дой.
Возмо́жно, что а́втором где-то был допу́щен просчёт, когда он бра́лся за э́ту те́му.
Мо́жет быть, челове́чество ещё не гото́во переда́ть свои́ серде́чные дела́ полупроводнико́вым схе́мам и запомина́ющим устро́йствам, и́ли, наоборо́т, алгори́тмы реше́ния зада́ч, свя́занных с удовлетворе́нием высо́ких поры́вов души́, ещё недоста́точно отрабо́таны. А мо́жет, и впрямь бра́ки заключа́ются в небе́сах? Право, не знаю.
Ici s'achève notre légende à la fois faustienne et cybernétique, banale et triste, triviale même. Il nous faudrait encore de nombreuses pages pour décrire le combat qui opposa Philémon Orestovitch à un habitant de Routchi (et qui possédait de surcroît sa propre maison) pour reconquérir l’objet de son bonheur et à quel point il fut le plus heureux des hommes le jour de la Victoire.
Oui, chers Lecteurs, tout s'est passé exactement comme je viens de vous le raconter. Cependant, l'ardeur de sa passion, inhabituelle pour son âge, finit par miner la santé du jeune – mais déjà sénile - marié, et les derniers mots de toute cette légende furent gravés sur une modeste pierre tombale dans l'un des cimetières de la ville – preuve irréfutable que l'éternelle contradiction qui assaille l’âme humaine, tiraillée entre ses aspirations et les opportunités que la vie lui offre, se trouve en définitive toujours résolue par les soins que prodigue Mère-Nature.
Il est possible, enfin, que ce soit l'auteur lui-même qui, quelque part, ait fait fausse route dès le début de l’histoire.
Peut-être notre espèce n'est-elle pas prête encore à confier ses affaires de cœur à la sagacité de circuits électriques et aux semi-conducteurs qui se blottissent au sein de leurs blocs-mémoires ? A moins que, à l'inverse, ce soient les algorithmes bâtis pour satisfaire les hautes aspirations de l'âme humaine qui ne sont pas, de nos jours encore, suffisamment performants ?
Ou, qui sait ? en définitive, les mariages heureux n’ont court que dans les cieux. Pour dire vrai, je n’en sais rien.
Source (en russe) : books.rusf.ru.
Traduction française : Petites-nouvelles-russes - 2024 © -
IIya Varchavsky – Les fourberies de Cupidon (11)
Проде́лки Аму́ра - Les fourberies de Cupidon
Оди́ннадцатый эпизо́д - Episode onze
Illustration de G. A. V. Traugot (Г. А. В. Траугот) pour le recueil de nouvelles d'Ilya Varchavsky 'Sujet pour un roman', 1990 Удиви́тельное созда́ние челове́к! В э́той но́вой ситуа́ции Филимо́на Оре́стовича почему́-то бо́льше всего́ возмути́ли и́менно Ручьи́.
— Ручьи́! — захохота́л он. — Нет, вы то́лько поду́майте, Ручьи́! Со́бственный дом!
Усы́ у него́ брезгли́во топо́рщились, как у кота́, нюхну́вшего нашаты́рного спи́рта, глаза́ сверка́ли дья́вольским пла́менем, нос заостри́лся и вы́гнулся дуго́й.
— Ручьи́! Ха-ха-ха! Ручьи́!!! Что ж, не сме́ю препя́тствовать!
Отве́сив насме́шливый покло́н, он с досто́инством Ка́менного го́стя напра́вился к себе́ за шкафы́.
Я не маста́к опи́сывать сло́жные душе́вные пережива́ния. Сопу́тствующие им мы́сли насто́лько сумбу́рны, что изложи́ть их хоть в како́й-то логи́ческой после́довательности о́чень тру́дно. Да и ни к чему́ э́то. Ва́жно, что тепе́рь Филимо́н Оре́стович гото́в был оди́н на оди́н би́ться за свою́ пору́ганную честь со все́ми электро́нными сво́днями на све́те.
Что же каса́ется гну́сного соблазни́теля из посе́лка Ручьи́, то хоро́ший уда́р шпа́гой: впро́чем, чушь, каки́е тепе́рь шпа́ги? Пра́вда, есть ещё кула́чная распра́ва, но и э́та мысль то́же была́ отки́нута. Во́зраст не тот, да и се́рдце поша́ливает. Остава́лось одно́: протестова́ть, протестоват́ь!
Проте́ст — одна́ из са́мых хи́лых форм борьбы́. Ни́же его́́ в табе́ли о ра́нгах стои́т то́лько ку́киш в карма́не. Кро́ме того́, попро́буй протестова́ть, когда́ пе́ред тобо́й — равноду́шный очка́рик, впи́вшийся молоды́ми зуба́ми в я́блоко.
— Вот, полюбу́йтесь! — Филимо́н Оре́стович швырну́л на́ стол извеще́ние. — И заче́м вас то́лько тут де́ржат?!
— Что, не подхо́дит? — спроси́л очка́рик, ча́вкая при э́том са́мым омерзи́тельным о́бразом.
— Подхо́дит! — дрожа́щим от негодова́ния го́лосом произнёс Филимо́н Оре́стович. — О́чень подхо́дит, то́лько я ей не подхожу́. По ва́шему мне́нию не подхожу́. Э́то вы ей како́го-то Авре́лия подсу́нули!
— Что ж, быва́ет, — усмехну́лся тот. — Тут уж, как говори́тся, ничего́ не попи́шешь. Вам она́ подхо́дит, а вы ей нет, ситуа́ция вполне́ жи́зненная. Плати́ть буде́те? — Он вытащи́л из стола́ квитанцио́нную кни́жку. — За повто́рную рекоменда́цию пять рубле́й.
— Как?! — вы́пучил глаза́ Филимо́н Оре́стович. — И вы ещё име́ете на́глость мне предлага́ть?! Вы!.. вы!.. — Тут он изрёк нечто́ столь нецензу́рное, что да́же вида́вший вся́кое очка́рик поперхну́лся я́блоком и до́лго ещё по́сле того́, как за посети́телем захло́пнулась дверь, сокрушённо кача́л голово́й.
L’être humain est une créature incroyable. En apprenant l’existence de cet Aurèle Markovitch, l’indignation de Philémon se focalisa en tout premier lieu sur Routchi, le bourg perdu où le bonhomme vivait.
- Routchi ! Routchi... Il éclata d’un rire sardonique. Non, mais voyez un peu, et dans sa propre maison ! A Routchi !
Sa paire de moustaches se hérissa comme celles d’un chat qui renifle avec dégoût un coton imbibé d’ammoniaque. Ses yeux brillèrent d'une flamme diabolique et son nez se fit tout pointu et crochu.
- Routchi ! Ha-ha-ha-ha ! Routchi !!! Eh bien, je ne saurais vous retenir madame !
Et tout en faisant une révérence moqueuse, avec la dignité d’une statue de pierre donjuanesque¹, il regagna son réduit, par delà l’armoire frontalière.
O, Lecteurs, je ne suis pas passé maître dans l'art de décrire la complexité de telles expériences émotionnelles : les pensées qui les accompagnent sont si chaotiques qu'il me serait très difficile de les énoncer en une séquence purement logique. Et cela, de toute manière ne servirait à rien. Il est seulement important de savoir qu’à ce moment-là Philémon Orestovitch se sentait prêt à provoquer en combat singulier toutes les maquerelles électroniques du monde afin de recouvrer son honneur bafoué. Et quant au vil séducteur de Routchi : vlan ! Celui-là ne méritait qu’un bon coup d'épée dans le ventre...
Mais cela pourtant n’a aucun sens : de quel genre d'épées dispose-t-on de nos jours ? Certes, Philémon avait toujours moyen de lui asséner un bon coup de poing en représailles, mais il écarta également cette solution. L'âge n’était plus où le cœur se laisse aller à de tels emportements.
Il ne lui restait donc plus qu'une seule chose à faire : protester, protester, protester !
La protestation est une forme de combat des plus aléatoires. En dessous, dans le tableau des gradations, il n'y a que le pied-de-nez. De plus, tentez donc de protester devant un employé indifférent, à grosses lunettes, qui devant vous est en train de croquer une pomme de ses jeunes dents !
- Tenez, admirez ! Philémon jeta sur son bureau le courrier qu’il avait reçu. A quoi servez-vous donc ici ?…
- Quoi donc ? Celle qu’on vous a proposée ne vous convient pas ? demanda le jeune homme, tout en mâchouillant sa pomme de façon peu ragoûtante.
- Si elle ne me convient pas ?! La voix de Philémon tremblait d'indignation. Elle me convient très bien, mais c’est moi qui ne lui conviens pas ! Selon vos résultats, je ne lui corresponds pas ! C'est vous, je suppose, qui avez eu l’idée de ce… cet Aurèle Machin-truc-chouette !
- Eh bien, que voulez-vous… cela arrive, répondit le garçon en esquissant un petit rire. On n’y peut rien, comme on dit. Elle vous convient, mais vous non : la situation est assez banale - c’est la vie ! Voulez-vous qu’on vous adresse une autre candidate ? ajouta-t-il, tout en tirant un carnet de reçus de son tiroir. Cela vous coûtera cinq roubles.
- Comment ?! Les yeux de Philémon sortirent de leurs orbites. Et vous avez encore le toupet de me demander encore de l'argent ?! Espèce de...! Espèce de...! Ici, le qualificatif qu’employa Philémon était si obscène que même le jeune homme, derrière sa grosse paire de lunettes, qui pourtant en avait déjà vu de toutes les couleurs, avala de travers son bout de pomme. Et longtemps après que le visiteur eut claqué la porte, il secouait encore la tête, la mine désabusée.
1- L’auteur fait ici référence à la courte pièce dramatique d’Alexandre Pouchkine, ‘L’invité de pierre’ (Каменный гость) (1830) – lire en russe -, traduit en français par Ivan Tourgueniev et Louis Viardot (1862) - lire en français. -
IIya Varchavsky – Les fourberies de Cupidon (10)
Les carillons de la noce Проде́лки Аму́ра - Les fourberies de Cupidon
Деся́тый эпизо́д - Episode dix
Говоря́т, что в моме́нт си́льных потрясе́ний пе́ред челове́ком проно́сится вся его́ жизнь. Ну, е́сли и не вся, то хотя́ бы важне́йшие eё эта́пы.
Так и сейча́с, закры́в глаза́, Филимо́н Оре́стович за коро́ткое вре́мя вспо́мнил проше́дшие три́дцать лет. По сравне́нию с его́ ны́нешним состоя́нием они́ каза́лись года́ми настоя́щего сча́стья, кото́рое он так неразу́мно упусти́л, преда́вшись несбы́точным иллю́зиям.
Он ра́достно улыбну́лся и напра́вился в ку́хню, откуда́ доноси́лись сла́достные его́ у́ху зву́ки переставля́емой посу́ды…
Е́сли бы а́втор зада́лся це́лью написа́ть нового́дний расска́з, то лу́чшего конца́ и приду́мать нельзя́. Вновь соединённые супру́ги под звон кура́нтов поднима́ют бока́лы в честь электро́нного Де́да Моро́за.
Одна́ко, как утве́рждают фило́софы, жизнь — о́чень сло́жная шту́ка. Пусть они́ да́же немно́го преувели́чивают, но, во вся́ком слу́чае, она́ сложне́е примити́вных сюже́тных схем. Что же каса́ется гибри́да Аму́ра с компью́тером, то да́же воображе́ние фанта́ста не всегда́ мо́жет предугада́ть, на каки́е па́кости э́тот ублю́док спосо́бен. Ита́к, терпе́ние, чита́тель!
…С ра́достной улы́бкой вошёл Филимо́н Оре́стович в ку́хню. Он тут же заме́тил на столе́ то́чно тако́й же конве́рт.
— Ну, чего́ тебе́? — спроси́ла Варва́ра Степа́новна.
— Зна́чит, ты то́же?.. — Филимо́н Оре́стович указа́л на конве́рт.
— А ты как ду́мал?! Что ж я, по-тво́ему, одна́ и помира́ть буду́?
— Эх, стару́ха, стару́ха! — вздохну́л Филимо́н Оре́стович. — Мно́го мы с тобо́й глу́постей понаде́лали. Ну, тепе́рь всё! За́втра идём в загс1.
— Ишь, како́й пры́ткий! — усмехну́лась она́. — Я своего́ ещё и не ви́дела.
— Так посмотри́! — Филимо́н Оре́стович петухо́м прошёлся по ку́хне.
— Ты что, обалде́л?!
— Обалде́ешь тут! — Он засмея́лся и, взяв со стола́ конве́рт, извлёк отту́да извеще́ние. Тут же смех ко́мом застря́л у него́ в го́рле. На пло́тной бума́ге с водяны́ми зна́ками зака́зчица торже́ственно извеща́лась, что лу́чшего му́жа, чем не́кий Авре́лий Ма́ркович Октовиа́нов, прожива́ющий в посёлке Ручьи́, у́лица така́я-то, со́бственный дом, ей не сыска́ть.
On dit souvent que lors d’un choc très violent, une personne voit défiler toute sa vie devant lui. Et si ce n’est toute sa vie, du moins les moments les plus importants.
D’un coup, en cet instant, fermant les yeux, Philémon Orestovitch se souvint de leurs trente années de vie commune. Comparée à ce qu’il vivait à présent, cette période lui semblait avoir été des siècles de vrai bonheur. Un bonheur absurdement perdu à cause de rêves chimériques.
Le sourire aux lèvres, il entra dans la cuisine où résonnait un doux cliquetis de vaisselle que Varvara était en train de ranger...
A ce moment de notre récit, si l'auteur que je suis avait décidé d'écrire un conte de Noël, il lui eut été impossible de trouver meilleure fin que : « et de nouveau, unis pour la vie, les époux levèrent leur verre en l'honneur du Père Cyber-Noël, au son des carillons… »
Cependant…
Cependant, selon les philosophes, la vie est chose bien compliquée. (Sûrement, exagèrent-ils un peu, mais, en tout cas, elle est plus complexe que tous les scenarii puérils d'intrigues romanesques.) Quant à savoir ce que peut réserver un hybride de Cupidon et d’ordinateur, même l'imagination fertile d'un auteur de science-fiction ne peut toujours prédire de quelle fourberie un tel bâtard est capable. Alors, lecteurs soyez patients !
... C’est donc avec un sourire guilleret que Philémon pénétra dans la cuisine. Là, immédiatement il remarqua, posée sur la table, une enveloppe exactement semblable à la sienne.
- Eh bien, qu’est-ce t’as encore ? demanda Varvara Stépanovna.
-Et donc, toi aussi ?... Philémon pointa un doigt vers l'enveloppe.
- Et qu’imaginais-tu ?! Tu pensais peut-être que j’allais passer le reste de ma vie toute seule et puis attendre que je sois morte ?
- Eh oui, ma vieille ! soupira Philémon, nous avons commis beaucoup de bêtises toi et moi. Eh bien, maintenant ça suffit ! Demain, nous irons officialiser nos nouvelles épousailles au bureau d’état-civil.
- Regardez-moi ça ! Comme ce monsieur va vite en besogne ! gloussa-t-elle. Je n'ai pas encore lu le nom de celui qui m’est destiné.
- Alors ouvre donc ! Philémon se pavanait dans la cuisine fier comme un coq.
- Qu’est-ce t’as, tu es tombé sur la tête ?!…
- Et comment ne pas tomber sur la tête ! Il rit de toutes ses dents et, prenant d’autorité l’enveloppe, la décacheta lui-même et l’ouvrit. Immédiatement, son rire s’étouffa au fond de sa gorge. Sur papier épais filigrané, l’Agence matrimoniale informait solennellement sa cliente qu’il n’y avait pour elle meilleur mari que… un certain Aurèle Markovitch Oktovianov, demeurant dans le village de Routchi¹, dans telle rue, où il possédait sa propre maison.
1- Routchi (Ручьи) : Ancien village, aujourd’hui quartier situé en périphérie nord-est de Saint-Pétersbourg. -
IIya Varchavsky – Les fourberies de Cupidon (09)
La lettre tant espérée Проде́лки Аму́ра - Les fourberies de Cupidon
Девя́тый эпизо́д - Episode neuf
С го́ря Филимо́н Оре́стович стал заха́живать в то са́мое кафе́, отчего́ его́ бюдже́т стал ещё бо́лее напряжённым, а хара́ктер и во́все утра́тил было́е доброду́шие. По ноча́м му́чили кошма́ры. То он в о́бразе Фа́вна ока́зывался в хорово́де преле́стных нимф, насмеха́ющихся над пу́нктом девя́тым его́ анке́ты («Счита́ете ли вы себя́ спосо́бным соста́вить па́ру же́нщине, мужчи́не с норма́льными зада́тками, да, нет? Ну́жное подчеркну́ть»), то безрезульта́тно преодолева́л мно́жество препя́тствий, пыта́ясь насти́гнуть белоку́рую преле́стницу, то электро́нное чудо́вище, подми́гивая кра́сным гла́зом, предлага́ло ему́ в жёны коро́ву.
Птиц он совсе́м забро́сил. Попуга́и сдо́хли, а канаре́ек пришло́сь сро́чно прода́ть на ры́нке, так как они́ зарази́лись от свои́х тропи́ческих собра́тьев чёрной меланхо́лией и петь бо́льше не хоте́ли.
Ну́жно сказа́ть, что не раз, просыпа́ясь по ноча́м, Филимо́н Оре́стович обду́мывал пла́ны капитуля́ции. Поро́ю ему́ нестерпи́мо хоте́лось бро́ситься на коле́ни и вы́молить проще́ние у Варва́ры Степа́новны. Одна́ко он са́мым реши́тельным о́бразом гнал э́ти малоду́шные мы́сли. Пойти́ на мирову́ю зна́чило навсегда́ распроща́ться со свои́м идеа́лом и разменя́ть ожида́вшее его́ сча́стье на се́рые бу́дни.
И вот одна́жды, когда́, каза́лось, уже́ вся́кая наде́жда была́ поте́ряна, он обнару́жил в почто́вом я́щике адресо́ванный ему́ конве́рт со шта́мпом Вычисли́тельного це́нтра. По края́м конве́рт был окаймлён гирля́ндами кра́сных роз, а в ле́вом углу́, над электро́нной схе́мой, пари́л Аму́р, изгото́вившийся к стрельбе́ по живы́м це́лям.
Сомне́ний быть не могло́. Наконе́ц-то Филимо́н Оре́стович держа́л в свои́х рука́х судьбу́!
С пы́лом ю́ноши, срыва́ющего ма́ску прекра́сной незнако́мки, он еди́ным ма́хом вскрыл конве́рт и прочёл заве́тное и́мя:
ВАРВА́РА СТЕПА́НОВНА ОРЕ́ШКОВА
Да́лее сле́довали а́дрес и телефо́н, столь изве́стные Филимо́ну Оре́стовичу.
Dépressif, Philémon commença à fréquenter le café au ‘Lait de la bien-aimée’, ce qui eut tendance à grever un peu plus encore son budget. Sa nature se fit plus sombre et il perdit son ancienne bonne humeur. Ses nuits étaient tourmentées par de mauvais rêves.
Dans ses cauchemars, il se voyait sous les traits d'un faune, au centre d’une ronde, entouré de ravissantes nymphes qui se moquaient de sa neuvième réponse au questionnaire : « Vous considérez-vous comme une personne aux penchants normaux susceptible de vivre en couple avec un homme/une femme : oui, non ? (Cochez la bonne case) ». Soit il courait en vain à la poursuite d’une charmante et blonde créature, tentant de surmonter de périlleux obstacles, ou bien c’était un monstre électronique, clignant d'un œil rouge, qui lui proposait une vache pour épouse.
Il ne s’occupait plus de ses oiseaux. Ses perruches étaient mortes et il dut revendre ses canaris car ils avaient contracté la même mélancolie noire que leurs congénères tropicaux et ne voulaient plus chanter du tout.
Il faut se représenter que plus d'une fois, se réveillant la nuit, Philémon s’imagina capituler sans condition. Parfois, il lui prenait l’insupportable envie de se jeter aux pieds de Varvara et de lui demander pardon, pardon, pardon. Cependant, il chassa de sa tête, très résolument, ces lâches pensées : revenir au monde d’avant signifiait pour toujours dire adieu à son rêve, à son idéal, et troquer le bonheur tant espéré contre un quotidien désespérément gris.
Et puis un jour, alors que tout espoir semblait perdu, il trouva dans la boîte aux lettres une enveloppe qui lui était adressée portant le cachet de l’agence matrimoniale. Sur la bordure de l'enveloppe étaient imprimées des guirlandes de roses rouges, et dans le coin du timbre, au-dessus du tampon, un Cupidon planait, prêt à décocher ses flèches.
Il ne pouvait y avoir aucun doute. Enfin, Philémon tenait entre ses mains sa destinée !
Avec la jouvencelle ardeur de l’amoureux arrachant le masque d'une belle inconnue, d’un geste il décacheta l'enveloppe et lut le nom chéri et tant espéré :
❤ VARVARA STEPANOVNA ORECHKOVA ❤
Suivaient ensuite une adresse et un numéro de téléphone que Philémon ne connaissait que trop.