Bitt-Boy – Chapitre IV.03

Petites nouvelles russes - Bitt-Boy - Roger Burgi - La Felicità
Roger Burgi - La Felicità

BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR

Корабли в Лиссе

­

Глава четвёртая - Chapitre quatre

Третий эпизод - Episode trois

Молодой лоцман, приготовившийся было рассказать ещё что-то, стал вдруг печально-серьёзен. Подперев своей маленькой рукой подбородок, взглянул он на капитанов, тихо улыбнулся глазами и, как всегда щадя чужое настроение, пересилил себя. Он выпил, подбросил пустой стакан, поймал его, закурил и сказал:

– Благодарю вас, благодарю за доброе слово, за веру в мою удачу… Я не ищу её. Я ничего не скажу вам сейчас, ничего то есть определённого. Есть тому одно обстоятельство. Хотя я и истратил уже все деньги, заработанные весной, но всё же… И как мне выбирать среди вас? Дюка?.. О, нежный старик! Только близорукие не видят твоих тайных слёз о просторе и, чтобы всем сказать: нате вам! Согласный ты с морем, старик, как я, Дюка люблю. А вы, Эстамп? Кто прятал меня в Бомбее от бестолковых сипаев, когда я спас жемчуг раджи? Люблю и Эстампа, есть у него тёплый угол за пазухой. Рениор жил у меня два месяца, а его жена кормила меня полгода, когда я сломал ногу. А ты – «Я тебя знаю», Чинчар, закоренелый грешник – как плакал ты в церкви о встрече с одной старухой?.. Двадцать лет разделило вас да случайная кровь. Выпил я – и болтаю, капитаны: всех вас люблю. Капер, верно, шутить не будет, однако – какой же может быть выбор? Даже представить этого нельзя.

– Жребий, – сказал Эстамп.
– Жребий! Жребий! – закричал стол.

Битт-Бой оглянулся. Давно уже подсевшие из углов люди следили за течением разговора; множество локтей лежало на столе, а за ближними стояли другие и слушали. Потом взгляд Битт-Боя перешёл на окно, за которым тихо сияла гавань. Дымя испарениями, ложился на воду вечер. Взглядом спросив о чём-то, понятном лишь одному ему, таинственную «Фелицату», Битт-Бой сказал:

– Осанистая эта бригантина, Эстамп. Кто ею командует?
– Невежа и неуч. Только никто ещё не видел его.
– А её груз?
– Золото, золото, золото, – забормотал Чинчар, – сладкое золото…
И со стороны некоторые подтвердили тоже:
– Так говорят.
– Должно было пройти здесь одно судно с золотом. Наверное, это оно.
– На нём аккуратная вахта.
– Никого не принимают на борт.
– Тихо на нём…

Petites nouvelles russes - Bitt-Boy - Hugo Pratt - Corto Maltese
Hugo Pratt - Corto Maltese

Le jeune pilote, qui était sur le point de se lancer dans un nouveau récit, devint soudain triste et sérieux. Tenant son menton de sa main délicate, il jeta un coup d'œil vers les quatre capitaines et leur sourit doucement. Puis, comme toujours, prenant soin de ménager l’humeur de ceux qu’il approchait, l’air à nouveau joyeux, il vida son verre, le jeta en l’air puis, tel un jongleur de foire, le rattrapa au vol. Tout en allumant une cigarette, il ajouta :

"– Merci, merci pour tous vos compliments, et merci pour votre confiance en ma chance… Je ne la cherche pas. Mais je ne peux rien vous dire maintenant, c'est-à-dire rien de précis : il y a une certaine affaire qui... Il s’interrompit ; puis se reprenant :

"...Même si j’ai déjà dépensé tout l'argent que j'ai gagné au printemps, comment pourrais-je de toute façon choisir entre vous ?... Duke, gentil vieillard ! seuls ceux qui sont myopes ne voient pas les larmes secrètes que tu verses sur l’étendue de l’océan : aux autres, tu peux bien leur dire d’aller au diable ! Duke, mon vieux Duke, tu es un vrai marin, amoureux de la mer, tout comme moi, et c’est pour cela que je t’aime. Et vous, Destampe ? Vous qui m'avez caché à Bombay de ces stupides Cipayes¹ quand j'ai sauvé les perles du Rajah ? Je vous aime Destampe, vous aussi : je sais bien que dans votre poitrine bat un cœur plein de chaleur.

"...Et quant à vous, Renior, n’avez-nous pas vécu deux mois chez moi ? Et votre femme ne m’a-t-elle pas nourri six mois durant quand je me suis cassé la jambe ? Et toi, enfin, ‘Toi-j’te connais’, Chinchar, - pécheur invétéré ! – oublierais-je combien tu as pleuré à l'église en retrouvant cette vieille femme que tu n’avais plus revue depuis vingt ans, depuis ce sanglant accident qui vous avait séparés ?

"...J'ai bu, j’ai bu - et voilà que je bavarde... Capitaines, je vous le dis : je vous aime tous également. Je sais bien que Kaper, ce corsaire, ne fera pas de quartier, mais comment pourrais-je choisir entre vous ? Je ne saurais même l’imaginer…

"– Eh bien, tirons donc cela à la courte paille, déclara Destampe...
– A la courte paille ! à la courte paille !" enchaînèrent les trois autres.

Bitt-Boy leva les yeux : depuis un moment déjà dans la salle, ceux qui étaient autour d’eux avaient déplacé leur chaise pour mieux suivre la conversation, certains les coudes posés sur leur table, d’autres se tenant debout derrière eux. Tous écoutaient. Puis le regard de Bitt-Boy se porta vers la fenêtre ouverte, et au-delà jusque sur le port qu’une douce lumière vespérale éclairait, couvrant sa surface d’une vapeur diffuse. Il interrogea des yeux la mystérieuse ‘Felicità’, ce navire que personne ne connaissait, semblant attendre d’elle quelque chose que lui seul serait en mesure de comprendre.

"– Dites-moi Destampe, ce digne brigantin, qui en est son commandant ?
"– Un crétin d’imbécile, Bitt-Boy : personne ne l'a même jamais vu !
"– Et sa cargaison ?
"– De l’or, de l’or, de l’or, murmura Chinchar, de l’or doux comme du miel..."

Autour d’eux, certains confirmèrent : "– C’est ce qu’on dit." D’autres rajoutèrent : "– Un bateau chargé d’or devait faire escale à Liss, ce doit sûrement être lui…" ; et encore : "– Il est bien gardé…", "– Ils ne laissent personne monter à bord…", "– Sur son pont règne un silence absolu…"

1- Cipayes (ou Sepoys) : nom donné aux fantassins indiens employés par les armées de la Compagnie britannique des Indes orientales de 1700 à 1857 et plus tard par l'armée indienne britannique de 1858 à 1947. En savoir plus sur les Cipayes. (note du traducteur)