M. Zochtchenko – La pauvreté

Mikhaïl Zochtchenko - Михаил Зощенко
La Pauvreté - Бе́дность
(1924/1925)
Ce petit récit, publié initialement dans les années 1920, sera repris et largement remanié dans le ‘Livre bleu’ sous le titre ‘Dernier récit’ (Последний рассказ) - lire -, qui, comme son nom l’indique, conclut les anecdotes du Ve et dernier chapitre de l’ouvrage. Nous vous proposons ici ces deux versions apportant chacune un regard différent sur une affaire d’importance à l’époque dans la jeune Union soviétique : l’électrification. Car, pour reprendre les mots de Lénine, ‘le communisme c’est le gouvernement des Soviets plus l’électrification de tout le pays’ (Коммунизм — это есть советская власть плюс электрификация всей страны)¹…
Ны́нче, бра́тцы мои́, како́е са́мое мо́дное сло́во, а? Ны́нче са́мое что ни на есть мо́дное сло́во, коне́чно, электрифика́ция.
Де́ло э́то, не спо́рю, огро́мной ва́жности — Сове́тскую Росси́ю све́том освети́ть. Но и в э́том есть пока́ что свои́ нева́жные сто́роны. Я не говорю́, това́рищи, что плати́ть до́рого. Плати́ть недо́рого. Не доро́же де́нег. Я не об э́том говорю́. А во́т про что.
Жил я, това́рищи, в грома́дном до́ме. Дом весь шёл под кероси́ном. У кого́ копти́лка, у кого́ небольша́я ла́мпочка, у кого́ и нет ничего́ — попо́вской све́чкой све́тится. Беда́ пря́мо! А тут проводи́ть свет ста́ли.
Пе́рвым провёл уполномо́ченный. Ну, провёл и провёл. Мужчи́на он ти́хий, вида́ не пока́зывает. Но хо́дит всё-таки стра́нно и всё вре́мя заду́мчиво сморка́ется.
Но вида́ ещё не пока́зывает.
А тут дорога́я на́ша хозя́юшка Елизаве́та Игна́тьевна Про́хорова прихо́дит раз и предлага́ет кварти́ру освети́ть.
— Все, — говори́т,— прово́дят. И сам,— говори́т,— уполномо́ченный провёл.
Что ж! Ста́ли и мы проводи́ть.
Провели́, освети́ли — ба́тюшки-све́ты! Круго́м гниль и гнусь.
То, быва́ло, у́тром на рабо́ту уйдёшь, вечером я́вишься, чай попьёшь и спать. И ничего́ тако́го при кероси́не не ви́дно бы́ло. А тепе́рича зажгли́, смо́трим, тут ту́фля чья-то рва́ная валя́ется, тут обо́йки ото́драны и клочко́м торча́т, тут клоп ры́сью бежи́т — от све́та спаса́ется, тут тряпи́ца неизве́стно кака́я, тут плево́к, тут оку́рок, тут блоха́ резви́тся...
Ба́тюшки-све́ты! Хоть карау́л кричи́. Смотре́ть на тако́е зре́́лище гру́стно.
Канапе́, наприме́р, тако́е в на́шей ко́мнате стоя́ло. Я ду́мал, ничего́ себе́ канапе́ — хоро́шее канапе́. Сиде́л ча́сто на нём по вечера́м. А тепе́рича зажёг электри́чество — ба́тюшки-све́ты! Ну и ну! Ну и канапе́! Всё торчи́т, всё виси́т, всё изнутри́ ле́зет. Не могу́ сесть на тако́е канапе́ — душа́ протесту́ет.
Ну, ду́маю, не бога́то я живу́. Проти́вно на всё гляде́ть. Рабо́та из рук па́дает.
Вижу́, и хозя́юшка Елиза́вета Игна́тьевна хо́дит гру́стная, шурши́т у себя́ на ку́хне, прибира́ется.
— Чего́,— спра́шиваю,— во́зитесь, хозя́юшка? А она́ руко́й ма́шет.
— Я,— говори́т,— ми́лый челове́к, и не ду́мала, что так беднова́то живу́.
Взгляну́л я на хозя́йкино барахли́шко — действи́тельно, ду́маю, не гу́сто: гниль и гнусь, и тряпи́цы ра́зные. И всё э́то све́тлым све́том за́лито и в глаза́ броса́ется.
Стал я приходи́ть домо́й вро́де как ску́чный.
Приду́, свет зажгу́́, полюбу́юсь на ла́мпочку и ткнусь в ко́йку.
По́сле разду́мал, полу́чку получи́л, купи́л ме́лу, развёл и приступи́л к рабо́те. Обо́йки отодра́л, клопо́в вы́бил, паути́нки смёл, канапе́ убра́л, вы́красил, раздрако́нил — душа́ поёт и ра́дуется.
Но хоть и получи́лось хорошо́, да не дю́же. Зря и напра́сно я, брати́шечки, де́ньги ухло́пал — отре́зала хозя́йка провода́.
— Бо́льно,— говори́т,— беднова́то выхо́дит при све́те-то. Чего́,— говори́т,— э́такую бе́дность освеща́ть клопа́м на смех.
Я уж и проси́л, и до́воды приводи́л — ника́к.
— Съезжа́й,— говори́т,— с кварти́ры. Не жела́ю,— говори́т,— я со све́том жить. Нет у меня́ де́нег ремо́нты ремонти́ровать.
А легко́ ли съезжа́ть, това́рищи, ес́ли я на ремо́нт у́йму де́нег ухло́пал? Так и покори́лся.
Эх, бра́тцы, и свет хорошо́, да и со све́том пло́хо.

De nos jours, mes amis, quel est le mot qui revient sur toutes les lèvres, hein ? Le mot à la mode, c'est bien sûr l’électrification.
Certes, c’est là, sans conteste, une entreprise d’une importance capitale : éclairer la Russie soviétique. Mais même là, il y a pour l’instant des aspects peu reluisants. Je ne dis pas, camarades, que ça coûte cher. C'est bon marché. Pas plus cher que le reste. Ce n'est pas de ça dont je parle. Voici de quoi il en retourne...
J'habite, camarades, une immense maison où tout était éclairé jusqu’alors au pétrole. Certains avaient une lampe à huile, ou un petit lumignon, d'autres n’avaient rien – juste une chandelle. Quelle misère ! Et puis on nous a installé l'électricité.
Le camarade fonctionnaire a été le premier à en bénéficier. C’est comme ça. A le voir, c'est un homme tranquille. Mais il marche quand même bizarrement et se mouche tout le temps d’un air songeur.
Mais il n’en affiche rien...
Et puis un jour, voilà que se pointe notre chère logeuse, Elizaveta Ignatievna Prokhorova qui nous propose qu’on installe l’éclairage.
- Tout le monde s’y met, dit-elle. Et le camarade fonctionnaire lui-même l’a installé, insiste-t-elle.
Eh bien, nous aussi, on s’y est mis.
On l'a branché, on a allumé et... oh là là, mes aïeux ! de la crasse et de la pourriture partout.
Avant, tu partais travailler le matin, le soir tu rentrais, tu buvais ton thé et hop ! au dodo. Et avec le kérosène, on n’y voyait rien à redire. Mais maintenant, quand on allume, qu’est-ce qu’on découvre ? une vieille savate qui traîne, le papier peint déchiré qui pend en lambeaux, une punaise de lit qui se taille dare-dare fuyant la lumière ; là, un chiffon on ne sait pas de quoi, ici, un crachat, un mégot, plus loin une puce qui folâtre…
Dieu du ciel ! Comme c’est triste à voir. Juste à crier son désespoir.
Par exemple, le canapé qui était dans notre chambre. Je me disais : pas mal ce canapé ! Je m'asseyais souvent dessus le soir. Mais maintenant, je branche l'électricité et… ah là là ! mais c’est quoi ce canapé ! Tout sort de ses entrailles, tout dépasse, tout pendouille. Impossible de poser mes fesses sur un tel canapé – mon âme s’indigne et proteste.
C’est là que je me rends compte que je ne vis pas dans le luxe. C'est écœurant de contempler tout ça. Le courage me tombe des mains.
Je vois aussi Elizaveta Ignatievna, notre logeuse, qui déambule tristement, fouinant dans la cuisine, faisant du rangement.
- Qu'est-ce que vous bricolez, logeuse ? que je lui demande, et elle de me faire un geste de la main : - Mon brave homme, me répond-elle, je n'aurais jamais cru que je vivais aussi misérablement.
Je jette un coup d'œil à tout son bric-à-brac – et, en effet, je me dis, c’est la ruine : de la pourriture, de la crasse, divers chiffons. Et tout cela inondé de lumière à vous crever les yeux !
Depuis, c’était chaque fois un peu chagrin que je regagnais mes pénates. Allumant la lumière, je toisais un moment l'ampoule, puis m'enfouissais sous ma couette.
Ensuite, je me suis ravisé. Avec l’argent de ma paye, j’ai acheté de la chaux, je l’ai délayée et me suis retroussé les manches. J’ai arraché le papier peint, exterminé les punaises de lit, balayé les toiles d'araignée, j’ai remisé le canapé puis l’ai repeint et astiqué. L’âme réjouie, mon cœur chantait.
Mais si le résultat était convenable, tout ne fut pas comme espéré. Mes doux amis, c’est pour des prunes que j’ai claqué mon oseille. Elizaveta Ignatievna, notre logeuse, décida de couper le jus.
- Ça me rend malade, dit-elle. Quand j’allume la lumière, tout paraît si misérable ! Pourquoi éclairer un tel dénuement ? Pour se donner en spectacle aux punaises ?
J’ai supplié, avancé tous les arguments — rien n’y a fait.
- Déménagez, m’a-t-elle répondu, allez loger ailleurs. Moi, je ne veux pas vivre la lumière allumée. Et je n'ai pas d'argent pour entreprendre des travaux chez moi.
Déménager ? facile à dire, camarades, après que j'ai eu claqué mon pognon à rénover. Alors je me suis résigné.
Qu’en conclure, mes frères ? La lumière, c'est bien, mais l’allumer, c'est mal.
1- Discours au 8e Congrès des Soviets, 1919. de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine. Lire aussi : ‘Lénine et l’éducation’ (1920).