• M. Zochtchenko – Les bains

    petites-nouvelles-russes : Les bains 2
    Les bains - Баня (illustrateur inconnu)

    Mikhaïl Zochtchenko - Михаил Зощенко
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    Les bains - Баня

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    (1924)
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    Traduction : Michel Davidenkoff
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    in 'Contes De La Vie De Tous Les Jours', Noir sur blanc, 1987

    Говорят, граждане, в Америке бани очень отличные.

    Туда, например, гражданин придет, скинет белье в особый ящик и пойдет себе мыться. Беспокоиться даже не будет мол, кража или пропажа, номерка даже не возьмет.

    Ну, может, иной беспокойный американец и скажет банщику:

    Гут бай, дескать, присмотри.

    Только и всего.

    Помоется этот американец, назад придет, а ему чистое белье подают стиранное и глаженное. Портянки, небось, белее снега. Подштанники зашиты, залатаны. Житьишько!

    А у нас бани тоже ничего. Но хуже. Хотя тоже мыться можно.

    У нас только с номерками беда. Прошлую субботу я пошел в баню (не ехать же, думаю, в Америку), дают два номерка. Один за белье, другой за пальто с шапкой.

    А голому человеку куда номерки деть? Прямо сказать, некуда. Карманов нету. Кругом живот да ноги. Грех один с номерками. К бороде не привяжешь.

    Ну привязал я к ногам по номерку, чтоб не враз потерять. Вошел в баню.

    Номерки теперича по ногам хлопают. Ходить скучно. А ходить надо. Потому шайку надо. Без шайки какое же мытье? Грех один.

    Ищу шайку. Гляжу, один гражданин в трех шайках моется. В одной стоит, в другой башку мылит, а третью шайку левой рукой придерживает, чтоб не сперли.

    Потянул я третью шайку, хотел, между прочим, ее себе взять, а гражданин не выпущает.

    Ты что ж это, говорит, чужие шайки воруешь? Как ляпну, говорит, тебя шайкой между глаз не зарадуешься.

    Я говорю:

    Не царский, говорю, режим шайками ляпать. Эгоизм, говорю, какой. Надо же, говорю, и другим помыться. Не в театре, говорю.

    А он задом повернулся и моется.

    Не стоять же, думаю, над его душой. Теперича, думаю, он нарочно три дня будет мыться.

    Пошел дальше.

    Через час гляжу, какой-то дядя зазевался, выпустил из рук шайку. За мылом нагнулся или замечтался не знаю. А только тую шайку я взял себе.

    Теперича и шайка есть, а сесть негде. А стоя мыться какое же мытье? Грех один.

    Хорошо. Стою стоя, держу шайку в руке, моюсь.

    А кругом-то, батюшки-светы, стирка самосильно идет. Один штаны моет, другой подштанники трет, третий еще что-то крутит. Только, скажем, вымылся опять грязный. Брызжут, дьяволы. И шум такой стоит от стирки мыться неохота. Не слышишь, куда мыло трешь. Грех один.

    Ну их, думаю, в болото. Дома домоюсь.

    Иду в предбанник. Выдают на номер белье. Гляжу все мое, штаны не мои.

    Граждане, говорю. На моих тут дырка была. А на этих эвон где.

    А банщик говорит:

    Мы, говорит, за дырками не приставлены. Не в театре, говорит.

    Хорошо. Надеваю эти штаны, иду за пальтом. Пальто не выдают номерок требуют. А номерок на ноге забытый. Раздеваться надо. Снял штаны, ищу номерок нету номерка. Веревка тут, на ноге, а бумажки нет. Смылась бумажка.

    Подаю банщику веревку не хочет.

    По веревке, говорит, не выдаю. Это, говорит, каждый гражданин настрижет веревок польт не напасешься. Обожди, говорит, когда публика разойдется выдам, какое останется.

    Я говорю:

    Братишечка, а вдруг да дрянь останется? Не в театре же, говорю. Выдай, говорю, по приметам. Один, говорю, карман рваный, другого нету. Что касаемо пуговиц, то, говорю, верхняя есть, нижних же не предвидится.

    Все-таки выдал. И веревки не взял.

    Оделся я, вышел на улицу. Вдруг вспомнил: мыло забыл.

    Вернулся снова. В пальто не впущают.

    Раздевайтесь, говорят.

    Я говорю:

    Я, граждане, не могу в третий раз раздеваться. Не в театре, говорю. Выдайте тогда хоть стоимость мыла.

    Не дают.

    Не дают не надо. Пошел без мыла. Конечно, читатель может полюбопытствовать: какая, дескать, это баня? Где она? Адрес?

    Какая баня? Обыкновенная. Которая в гривенник.

    Petites nouvelles russes - Les bains
    Les bains - Баня (illustrateur inconnu)

    On dit, citoyens, qu'en Amérique les bains sont excellents.

    Par exemple, un citoyen y arrive, jette son linge dans un casier spécial et part se laver tranquillement. Il ne s'inquiète guère à propos d'un vol ou d'une perte éventuelle, il ne prendra même pas de numéro.

    Enfin, il se peut parfois qu'un Américain angoissé dise au garçon de bains : - Good bye, quoi, gardez un œil !

    Voilà tout. Rien d'autre.

    Cet Américain va se laver, revient, et on lui présente son linge propre : lavé et repassé. Les chaussettes, quoi, sont plus blanches que neige. Les slips ont été recousus, reprisés. La belle vie !

    Ma foi. Chez nous les bains sont pas mal non plus. Juste pires. Malgré tout, on peut même s'y laver.

    Mais les numéros, c'est tout bonnement la catastrophe. Samedi dernier je suis allé aux bains (je ne vais quand même pas aller jusqu'en Amérique). On me donne deux numéros. Le premier pour le linge, le deuxième pour mon manteau et le chapeau.

    Or, où voulez-vous qu'un homme nu fourre ces numéros ? je répondrai carrément : nulle part.

    Pas de poches. Autour — le ventre et les jambes. C'est une catastrophe, ces numéros. On va quand même pas les attacher à la barbe.

    Bon, j'ai attaché un numéro à chaque jambe, pour ne pas les perdre en une seule fois. J'entre dans les bains.

    Ça y est, les numéros claquent contre les jambes. La marche m'ennuie. Mais on doit marcher. Puisqu'il faut une cuvette. Sans cuvette, comment se laver ? Catastrophe !

    Je cherche une cuvette. J'observe et je vois un citoyen qui se lave avec trois cuvettes. Il se tient dans la première, il savonne sa tête dans la deuxième, et la troisième, il s'y cramponne de sa main gauche, pour qu'on la lui fauche pas.

    Je tire sur la cuvette, je veux d'ailleurs l'attraper, mais le citoyen s'y cramponne : - C'est quoi, ça, dit-il, tu voles les cuvettes des autres ? Quand je t'aurai balancé la cuvette entre les yeux, dit-il, tu ne seras pas heureux !

    Je dis : - On n'est pas sous le régime tsariste, on ne balance pas des cuvettes. Quel égoïsme ! dis-je. Les autres ont aussi besoin de se laver, dis-je. On n'est pas au théâtre, dis-je. Mais il me tourne son derrière et continue. Enfin, pensé-je, je ne vais quand même pas l'emmerder éternellement ! Maintenant, pensé-je, il va mettre exprès trois jours pour se laver.

    Je vais plus loin.

    Une heure plus tard, un des types a un moment d'absence, il lâche sa cuvette. Il s'est peut-être penché pour repêcher son savon ou bien il baye aux corneilles — je n'en sais rien. Mais cette cuvette-là, je la prends pour moi.

    Maintenant, j'ai une cuvette, mais où s'asseoir ? Se laver debout — quelle toilette ça serait ! Quelle calamité !

    Bon. Je me tiens debout sur mes jambes, je tiens la cuvette avec ma main, je me lave.

    Or, tout autour, bon Dieu, on dirait que ça lessive tout seul. Un qui lave ses pantalons, un autre frotte son slip, un troisième essore quelque chose. Bon. A peine on s'est lavé qu’on est de nouveau sale. Ils vous aspergent les salauds. Et leur blanchissage fait tant de bruit qu'on n'a pas envie de se laver. On n'entend pas où on frotte avec le savon. Quelle calamité !

    Qu’ils se noient dans leur purin ! dis-je. Je vais finir chez moi.

    Je me rends au vestiaire. On me donne mon linge en échange du numéro. Je regarde - tout est à moi, le pantalon n'est pas à moi.

    - Citoyens, dis je. Sur le mien le trou était ici, sur celui-ci il est là-bas !

    Le garçon me dit : - Nous ne sommes pas, dit-il, des préposés aux trous. On 'n’est pas au théâtre !

    Bon. Je mets le pantalon, je vais chercher le manteau. On ne me rend pas le manteau. Ils veulent le numéro.

    Et ce numéro je l'ai oublié sur la jambe. Faut se déshabiller. J’enlève mon pantalon, je cherche le numéro - y en a pas. La ficelle est là, sur les jambes, mais le papier est absent. Le papier s'est tiré.

    Je donne la ficelle au garçon. Il n'en veut pas.

    Il dit : - Je ne rends rien sur la foi d'une ficelle. Sinon, dit-il, tout le monde pourrait présenter des bouts de ficelles découpées, il n'y aurait pas assez de manteaux. Tu attends que le public se disperse, et je te donne celui qui reste.

    Je dis : - Mon petit pote chéri, et s'il n'en reste aucun ? On n'est pas au théâtre, dis-je. Je te le décris, et tu me le rends. Une poche, dis je, est déchirée, l'autre n'existe pas. En ce qui touche les boutons, celui du haut y est, ceux du bas ne sont pas prévus.

    Il me l'a quand même rendu. Et il n'a même pas repris la ficelle.

    Je m'habille, je sors. Tout à coup ça me revient : j'ai oublié le savon.

    Je retourne de nouveau. On ne me laisse pas entrer en manteau.

    - Déshabillez-vous ! Disent-ils.

    Je dis : - Citoyens, je ne veux pas me déshabiller pour la troisième fois. On n'est pas au théâtre, quand même ! Rendez-moi au moins le prix du savon.

    Non.

    Bon, si c'est non, tant pis.

    Je suis parti sans savon.

    Evidemment, le lecteur pourrait éprouver une pointe de curiosité : c'était quels bains ? Où sont-ils ? Quelle adresse ?

    Quels bains ? Des bains ordinaires. Ceux à dix kopecks.

  • M. Zochtchenko – L’aristocrate (2)

    Petites nouvelles russes - Renoir, le déjeuner des canotiers, détail
    Auguste Renoir, le déjeuner des canotiers, détail, 1880/81

    L’aristocrate - Аристократка
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    Suite - Продолжение

    Вот мы и пошли. Сели в театр. Она села на мой билет, я — на Васькин. Сижу на верхотуре и ни хрена не вижу. А ежели нагнуться через барьер, то её вижу. Хотя плохо. Поскучал я, поскучал, вниз сошёл. Гляжу— антракт. А она в антракте ходит.

    — Здравствуйте,— говорю.

    — Здравствуйте.

    — Интересно,— говорю,—действует ли тут водопровод? — Не знаю,— говорит.

    И сама в буфет. Я за ней. Ходит она по буфету и на стойку смотрит. А на стойке блюдо. На блюде пирожные.

    А я этаким гусем, этаким буржуем нерезаным вьюсь вокруг её и предлагаю: — Ежели,— говорю,— вам охота скушать одно пирожное, то не стесняйтесь. Я заплачу.

    — Мерси,— говорит.

    И вдруг подходит развратной походкой к блюду и цоп с кремом и жрёт.

    А денег у меня — кот наплакал. Самое большое, что на три пирожных. Она кушает, а я с беспокойством по карманам шарю, смотрю рукой, сколько у меня денег. А денег — с гулькин нос.

    Съела она с кремом, цоп другое. Я аж крякнул. И молчу. Взяла меня этакая буржуйская стыдливость. Дескать, кавалер, а не при деньгах.

    Я хожу вокруг неё, что петух, а она хохочет и на комплименты напрашивается.

    Я говорю: — Не пора ли нам в театр сесть? Звонили, может быть.

    А она говорит: — Нет.

    И берёт третье. Я говорю: — Натощак — не много ли? Может вытошнить. А она: — Нет,— говорит,— мы привыкшие. И берёт четвёртое.

    Тут ударила мне кровь в голову.

    — Ложи,— говорю,— взад! А она испужалась. Открыла рот, а во рте зуб блестит.

    А мне будто попала вожжа под хвост. Всё равно, думаю, теперь с ней не гулять.

    — Ложи,— говорю,— к чёртовой матери! Положила она назад. А я говорю хозяину: — Сколько с нас за скушанные три пирожные? А хозяин держится индифферентно — ваньку валяет.

    — С вас,— говорит,— за скушанные четыре штуки столько-то.

    — Как,— говорю,— за четыре?! Когда четвёртое в блюде находится.

    — Нету,— отвечает,— хотя оно и в блюде находится, но надкус на ём сделан и пальцем смято.

    — Как,— говорю,—надкус, помилуйте! Это ваши смешные фантазии. А хозяин держится индифферентно — перед рожей руками крутит.

    Ну, народ, конечно, собрался. Эксперты.

    Одни говорят — надкус сделан, другие — нету.

    А я вывернул карманы — всякое, конечно, барахло на пол вывалилось — народ хохочет. А мне не смешно. Я деньги считаю.

    Сосчитал деньги — в обрез за четыре штуки. Зря, мать честная, спорил.

    Заплатил. Обращаюсь к даме: — Докушайте,— говорю,— гражданка. Заплачено. А дама не двигается. И конфузится докушивать. А тут какой-то дядя ввязался.

    — Давай,— говорит,— я докушаю.

    И докушал, сволочь. За мои-то деньги. Сели мы в театр. Досмотрели оперу. И домой. А у дома она мне и говорит своим буржуйским тоном: — Довольно свинство с вашей стороны. Которые без денег — не ездют с дамами.

    А я говорю: — Не в деньгах, гражданка, счастье. Извините за выражение.

    Так мы с ней и разошлись. Не нравятся мне аристократки.

    Séparateur 1

    Et voilà, on est sorti. On s’assoit dans la salle. Elle occupe ma place, moi, celle de Vasska. J'ai une place dans les nuages et je vois que dalle. Mais quand je me penche par-dessus la rambarde, je la vois, elle. Quoique mal. Je me suis emmerdé à mourir, puis je suis descendu en bas. Que vois-je, c'est l'entracte. Et elle fait les cent pas pendant.

    - Bonsoir, dis-je.
    - Bonsoir.
    - Question intéressante, dis-je, est-ce que la plomberie marche ici ?
    - Je l'ignore, dit-elle.

    Elle se dirige vers le buffet. Je la suis. Elle se promène devant le buffet en lorgnant le comptoir. Or, il y a un plat sur le comptoir. Et sur le plat - des gâteaux.

    Or, moi, espèce de coq, espèce de bourgeois mal léché, je tourne autour d'elle et je propose :
    - Au cas, dis-je, où vous auriez envie de consommer un gâteau ne soyez pas gênée. C'est moi qui paie.
    - Merci, dit-elle.

    Et tout à coup elle s'approche du plat d'une démarche libertine et hop, un à la crème qu'elle commence à bouffer.

    Or, comme argent, j'ai des clopinettes. Tout au plus assez pour trois gâteaux. Elle mange ; moi, agité, je fouille dans mes poches. je regarde avec ma main combien d'argent j’ai. Or, côté argent, il y a des clous.

    Elle achève celui à la crème et hop, au suivant. J'ai failli hurler. Mais je me tais. Je suis paralysé par une espèce de pudeur bourgeoise. Comment ? Un galant homme sans argent ?

    Je tourne autour d'elle comme un coq ; elle se marre et veut des compliments.

    Je dis :
    - Ça ne serait pas l'heure de s'asseoir dans la salle ? On a peut-être sonné.

    Mais elle dit :
    - Non.

    Et s'empare du troisième.

    Je dis :
    - A jeun, c'est peut-être trop ? Vous pourriez attraper la nausée.

    Mais elle :
    - Non, dit-elle, nous avons l'habitude.

    Et elle saisit le quatrième.

    Là, j'ai piqué un coup de sang.

    - Pose-ça, dis-je, en arrière !

    Elle a eu la trouille. Elle ouvre la bouche, et dans sa bouche la dent brille.

    Mais moi, c'est comme si un taon m'avait piqué sous la queue. Tant pis, je pense, on n'est pas à la promenade maintenant.

    - Pose-ça, dis-je, à tous les diables !

    Elle l'a reposé. Moi je dis au patron :
    - Ça fait combien pour nous, les trois gâteaux consommés ?

    Or, le patron reste indifférent, il fait le clown.
    - Vous me devez, dit-il, tant et tant pour les quatre tranches consommées.
    - Comment ça ? dis-je, quatre ?! Alors que la quatrième se trouve encore sur le plat.
    - Vous faites erreur, répond-il, c'est vrai qu'elle se trouve sur le plat, mais il y a des traces de dents, et des empreintes digitales.
    - Ah bon, dis-je, des traces de dents ? De grâce ! C'est vos drôles de fantasmes ridicules !

    Mais le patron reste indifférent, il agite ses mains devant ma gueule.

    Enfin, le public, évidemment, s'est attroupé. Des experts. L'un dit qu'il y a des traces, les autres, non.

    Pour ma part, j'ai retourné mes poches ; naturellement il y a tout un bric-à-brac qui tombe par terre ; les types se marrent. Mais moi, j'en ai pas envie. Moi, je compte l'argent. J'ai fini de compter - j'en avais juste assez pour payer quatre tranches. J'avais râlé pour rien. Crénom de Dieu !

    J’ai payé. Puis je m'adresse à la dame.
    - Terminez, dis-je, citoyenne. C'est réglé.

    Mais la dame ne bouge pas. Elle est gênée pour terminer.

    Et là, une espèce de type s'en mêle :
    - Donne, dit-il, je vais la terminer. Et il l'a terminée le salopard. Pour mon argent.

    On s’est assis dans le théâtre. On a suivi la fin de l'opéra. Et puis on est rentré.

    Mais près de la maison elle me dit avec son ton bourgeois :
    - C'est une assez belle saloperie de votre part. Quand on n’a pas d'argent, on ne sort pas des dames !

    Et moi, je dis :
    - L'argent, citoyenne, ne fait pas le bonheur. Excusez cette expression.

    Voilà comment on s'est séparé.

    Je n’aime pas les aristocrates.

    Petites nouvelles russes - L'aristocrate
    L'aristocrate, illustation de Sergueï Lemekhov (Сергей Лемехов), 2006
  • M. Zochtchenko – L’aristocrate (1)

    Petites nouvelles russes - Zochtchenko - Davidenkoff
    Contes De La Vie De Tous Les Jours, Mikhaïl Zochtchenko

    Mikhaïl Zochtchenko - Михаил Зощенко
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    Contes De La Vie De Tous Les Jours
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    Nouvelles Satiriques Soviétiques Des Années 1920

    Traduites par Michel Davidenkoff
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    (1987)

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    Paru aux éditions Noir sur Blanc - ISBN-10 : 2882500025 - ISBN-13 : 9782882500021

    Introduction

    "... avec Zochtchenko le langage populaire fait irruption, pour la première fois, dans la littérature russe (...). J'ai essayé de rendre ce discours souvent truculent en adoptant délibérément le langage populaire français tel qu'il est parlé [de nos jours] par toutes les couches sociales, y compris la bourgeoisie, dans la rue, les cafés et autre lieux publics (...). Je pense, en effet, que l'intrusion de la langue populaire dans la littérature russe, puriste à l'extrême, équivaut à l'emploi du français tel qu'il est pratiqué par tous, jusque dans les « gros mots »..." Michel Davidenkoff, traducteur*.

    L’aristocrate - Аристократка

    (1923)

    Григорий Иванович шумно вздохнул, вытер подбородок рукавом и начал рассказывать:

    — Я, братцы мои, не люблю баб, которые в шляпках. Ежели баба в шляпке, ежели чулочки на ней фильдекосовые, или мопсик у ней на руках, или зуб золотой, то такая аристократка мне и не баба вовсе, а гладкое место. А в своё время я, конечно, увлекался одной аристократкой. Гулял с ней и в театр водил. В театре-то всё и вышло. В театре она и развернула свою идеологию во всем объёме.

    А встретился я с ней во дворе дома. На собрании. Гляжу, стоит этакая фря. Чулочки на ней, зуб золочёный.

    — Откуда,— говорю,— ты, гражданка? Из какого номера? — Я,— говорит,— из седьмого.

    — Пожалуйста,— говорю,— живите.

    И сразу как-то она мне ужасно понравилась. Зачастил я к ней. В седьмой номер. Бывало, приду, как лицо официальное. Дескать, как у вас, гражданка, в смысле порчи водопровода и уборной? Действует? — Да,— отвечает,— действует.

    И сама кутается в байковый платок, и ни мур-мур больше. Только глазами стрижёт. И зуб во рте блестит. Походил я к ней месяц — привыкла. Стала подробней отвечать. Дескать, действует водопровод, спасибо вам, Григорий Иванович.

    Дальше — больше, стали мы с ней по улицам гулять. Выйдем на улицу, а она велит себя под руку принять. Приму её под руку и волочусь, что щука. И чего сказать — не знаю, и перед народом совестно.

    Ну, а раз она мне и говорит: — Что вы,— говорит,— меня всё по улицам водите? Аж голова закрутилась. Вы бы,— говорит,— как кавалер и у власти, сводили бы меня, например, в театр.

    — Можно,— говорю.

    И как раз на другой день прислала комячейка билеты в оперу. Один билет я получил, а другой мне Васька-слесарь пожертвовал.

    На билеты я не посмотрел, а они разные. Который мой — внизу сидеть, а который Васькин — аж на самой галёрке.

    Séparateur 1

    Grigori Ivanovitch soupira bruyamment, s'essuya le menton avec sa manche et commença son récit :

    — Les enfants, je n'aime pas les nanas avec des bibis. Quand une nana porte un bibi, qu'elle s'enveloppe les jambes dans des chaussettes en fil d'Ecosse, ou qu'elle tient un carlin sur les bras, ou qu'elle a une dent en or, l'aristocrate en question n'est même pas une nana pour moi, c'est de l’air.

    Ceci dit, naturellement, j'ai eu le béguin pour une aristo, dans le temps. Je me promenais avec elle et je l'emmenais au théâtre. C'est justement au théâtre que tout est arrivé. C'est au théâtre qu'elle a étalé son idéologie dans toute son envergure.

    Eh bien, je l'avais rencontrée dans la cour de la maison. Dans une réunion. J'observe tout autour, et je vois une espèce de donzelle. Elle porte de petits bas mignons, et une dent dorée.

    - D'où, dis-je, es-tu, citoyenne ? Quel numéro d'appartement ?
    - Moi ? dit-elle, le sept.
    - Je vous en prie, dis-je, continuez.

    Or, du premier coup, elle m'avait plu terriblement. Je me mis à la visiter souvent, chez elle, en quelque sorte. Au numéro sept. Des fois, j'arrive en ma qualité officielle :

    - Dites, citoyenne, comment ça se passe chez vous au niveau des pannes de plomberie et aux toilettes ? Ça marche ?
    - Oui, répond-elle, ça marche.

    Et elle s'emmitoufle dans son châle de bure et motus et bouche cousue. Seuls les yeux mitraillent. Et la dent brille dans la bouche.

    Je l'ai fréquentée pendant un mois, elle s'est habituée. Elle a commencé à répondre plus en détail :
    - Eh bien, la plomberie marche, je vous remercie, Grigori Ivanovitch.

    Plus tard, plus loin, on s'est mis à faire des promenades dans la rue. Nous sortons dans la rue, mais elle m'ordonne de prendre son bras. Je prends son bras et je me traîne comme un Boulonnais. Quoi dire ? J'en sais rien. Et puis j'ai honte devant la foule.

    Eh bien, justement, un jour elle me dit :
    - Pourquoi, dit-elle, vous me promenez tout le temps dans les rues ? J'en ai la tête qui tourne. Vous, dit-elle, en tant que galant homme et étant au pouvoir, devriez, par exemple, m'emmener au théâtre.
    - M-m-m-m-ouais, dis-je.

    Et, comme par hasard, le lendemain ma cellule communiste nous envoie des billets d'opéra. J'ai hérité d'un billet, et Vasska le serrurier m'a offert l'autre.

    Je n'ai pas regardé les billets ; or ils ne sont pas côte à côte. Celui à moi est un fauteuil en bas, celui à Vasska au poulailler.

    * Quelques mots sur Michel Davidenkoff, traducteur…

    Né à Leningrad – l’actuelle Saint-Pétersbourg -, en 1938, Michel Davidenkoff aura connu, enfant, le terrible Blocus que subirent la ville et ses habitants pendant 872 jours de 1941 à 1944, alors encerclés par les troupes nazies. Avec ses parents, Michel Davidenkoff, après avoir séjourné en Allemagne, rejoint la France en 1957, où, après des études à la Sorbonne, il s’installe définitivement. Il deviendra interprète de russe pour divers organismes dont l’UNESCO.

    On lui proposera de traduire Mikhaïl Zochtchenko, « l’écrivain chéri de mes parents qui l'aimaient plus que tous les autres, nous dit-il ». Ce seront les ‘Contes de la vie de tous les jours’, parus aux éditions Noir sur blanc en 1987. Ouvrage malheureusement aujourd’hui épuisé.

    Pour contacter Michel Davindenkoff : https://www.linkedin.com/in/michel-davidenkoff-87a775299/

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  • M. Zochtchenko – Présentation

    Petites nouvelles russes - михайл зощенко
    Mikhaïl Zochtchenko (Михаил Михайлович Зощенко) (1894-1958)

    Mikhaïl Zochtchenko - Михаил Зощенко
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    Introduction

    « C’est du Zochtchenko ! », voilà une exclamation familière, il y a un siècle, à tous les Russes des années mil neuf cent vingt…

    Mikhaïl Zochtchenko (Михаил Михайлович Зощенко) (1894-1958) est souvent considéré comme l’écrivain humoriste le plus réputé de cette période de l’ère soviétique, bien qu’il reste peu connu du public francophone...

    Une langue intraduisible ?

    Réputées intraduisibles ou trop russes pour être transposables en français, ses nouvelles font surgir le langage populaire, la langue de la rue et des petites gens, de façon fracassante dans la littérature russe, puriste à l’extrême. C'est la langue de ‘l'homo sovieticus’¹ - cet ‘Homme nouveau’ voulu par le régime qui tente de s’adapter à un monde qu’il comprend ‘à sa manière’, pour le meilleur et pour le pire, un monde foisonnant de mots savants ou étrangers détournés de leur sens -, une langue truffée de termes administratifs ronflants et inhumains.

    1 - Homo sovieticus : L’expression est devenue largement connue grâce au pamphlet d’Alexandre Zinoviev (Александр Александрович Зиновьев) (1922-2006) « Homo sovieticus » (1982).

    Voici ce qu’écrit André Markowicz : « Mikhaïl Zochtchenko se rattache à la tradition du skaz (сказ) qui traverse la littérature russe depuis Gogol et Leskov. (…) Le skaz est un récit non pas écrit mais raconté. L’orientation orale de la narration y détermine le style et donc, bien sûr, le sens. Non seulement il devient impossible de distinguer l’auteur et le héros (et de fixer à la langue des normes de correction), mais l’intonation, l’ordre des mots, le choix de tel ou tel provincialisme, voire telle ou telle faute de langue n’existent que pour peindre celui qui parle. » (référence ci-dessous, p. 167).

    Pour en savoir plus (en russe) : le skaz (сказ).

    Voici, à ma connaissance, les plus récentes traductions françaises de cet auteur :

    - 1971 : ‘Avant le lever du soleil’, roman. Traduction française : Maya Minoustchine ;
    - 1987 : ‘Contes De La Vie De Tous Les Jours’, traduits par Michel Davidenkoff ;
    - 1990 : ‘Les Récits de Nazar Ilitch ; Cher monsieur Ventrebleu et autres récits’, traduits par André Markowicz ;
    - 1991 : ‘Les Sentimentales’ et ‘Les Quotidiennes’, nouvelles traduites par Maya Minoustchine ;
    - 2019 : ‘ 30 projets pour le peuple’, Traduction Anne Puyou, 2019.

    Sur Internet, Michel Tessier offre pour sa part quelques nouvelles traduites par ses soins : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier.

    Pour ce qui est des textes en langue russe, citons trois sites de référence :

    - traumlibrary.ru ;
    - zoshhenko.ru ;
    - zoschenko.ru.

    nb : il existe parfois, en russe, plusieurs versions d’une même nouvelle, parfois tronquée. Nous avons choisi celle correspondant à la version audio présentée.

    Céline et Zochtchenko : deux destins parallèles, la ‘langue du peuple’ en partage :

    En 1932, paraît en France 'Voyage au bout de la nuit' de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), célébré pour son style qui s’inspire de la langue de tous les jours, des petites gens, une langue ‘vulgaire’, teinté d'argot et d’expressions triviales.

    Petites nouvelles russes : Céline - Voyage au bout de la nuit
    Céline - Voyage au bout de la nuit, 1932

    Un roman qui va profondément influencer la littérature française contemporaine. Lire : Jérôme Meizoz, ‘La « langue peuple » dans le roman français’, 2005.

    Une dizaine d’année avant la publication en France de l’ouvrage de Céline, Mikhail Zochtchenko, en Russie, introduisait au fil de ses nouvelles l’utilisation de la verve populaire : une langue parfois verte et embrouillée, ‘dans son jus’, en quelque sorte, créant l'image comique de héros ordinaires, de ‘bonshommes’ et de ‘bonnes femmes’ parfois de moralité douteuse, le plus souvent ayant une vision immédiate du monde qui les entoure, qui les avale, sans rien y comprendre vraiment, bien qu’ils et elles essaient, souvent maladroitement, de s’y employer, de ‘s’en accommoder’, comme on dit.

    Des comme moi y’en a beaucoup… - Мно́го таки́х же, как и не я...
    ­

    Voici un extrait des 'Récits de Nazar Ilitch' (Рассказы Назара Ильича) – 'Un trou perdu' (Гиблое место) – parus en 1921/22, une des premières publications de l’auteur, dont le personnage principal a traversé la Première guerre mondiale puis les affres de la Guerre civile...

    Pour en savoir plus sur ‘Récits de Nazar Ilitch’: lire (en russe).

    Мно́го таки́х же, как и не я, начина́я с герма́нской кампа́нии, хо́дят по ру́сской земле́ и не зна́ют, к чему́ бы им тако́е приткну́ться.

    И ве́рно. К че́му приткну́ться челове́ку, е́сли ка́ждый предме́т, заме́тьте, свино́е коры́то да́же, име́ет своё назначе́ние, а челове́ку э́того назначе́ния не ука́зано.

    И че́рез э́то челове́ку самому́ прихо́дится находи́ть своё определе́ние. И че́рез э́то, начина́я с герма́нской кампа́нии, мно́гие хо́дят по ру́сской земле́, не понима́я, что к чему́.

    И таки́х люде́й ви́дел я нема́ло и презира́ть их не согла́сен. Тако́й челове́к – мне лу́чший друг и дорого́й мой прия́тель. Поско́льку тако́й челове́к ище́т своё определе́ние. И я то́же э́то ищу́. Но то́лько не могу́ найти́, поско́льку со мной случа́ются ра́зные бе́дствия, исто́рии и происше́ствия...

    Des comme moi y’en a beaucoup depuis la campagne contre les Boches qui arpentent la terre russe et qui savent même pas où se caser.

    Et à juste titre. Où le gars pourrait-il se caser, quand la moindre chose, comprenez-vous, même une auge à cochon, a son propre but, mais qu’à ce gars personne lui a indiqué le sien ?

    Et à cause de ça, ce gars doit trouver par lui-même son propre chemin. Et à cause de ça, depuis la campagne contre les Boches, beaucoup arpentent la terre russe sans comprendre le pourquoi du comment.

    J’en ai vu beaucoup des gars comme ça et je suis pas d’accord qu’on les méprise. Un gars comme ça, il est mon meilleur ami et mon très cher compagnon. Parce qu'un tel gars cherche sa propre voie. Et moi aussi je la cherche. Mais je ne parviens tout simplement pas à la trouver, à cause des histoires, événements et diverses catastrophes qui me sont tombés dessus...

    Petites nouvelles russes - Le groupe des Frères Sérapion
    Le groupe des Frères Sérapion (Серапионовы братья) - Zochtchenko est assis au centre
    De la Grande guerre à la célébrité...

    Comme Céline, Zochtchenko aura traversé les affres de la Première guerre mondiale (sur le front russe, bien sûr), comme lui, il aura été blessé au combat et décoré pour sa bravoure. Engagé volontaire en 1915, il sera gazé sur le champ de bataille, puis réformé, ce qui ne l’empêchera pas de combattre ensuite au sein de l’Armée Rouge durant la Guerre civile. Victime d’une crise cardiaque, en 1919, il est (à nouveau) réformé.

    Petites nouvelles russes - Zochtchenko - livre
    М. Зощенко: Избранное (сборник)

    Après une vie errante pendant laquelle il vit de petits métiers, il se joint à un cercle littéraire, celui des « frères Sérapion » (Серапионовы братья) et se met à publier, y compris sous divers pseudonymes, de courts récits qui le rendent célèbre du jour au lendemain. Une célébrité qui ne se démentira pas jusqu’à la Grande guerre patriotique (la Seconde guerre mondiale).

    Pourtant, profondément dépressif, sa verve comique se tarit peu à peu. Il s’engage au cours des années trente dans l’écriture d’un roman autobiographique à portée introspective ‘Avant le lever du soleil’ (Перед восходом солнца). Une œuvre qui fut interdite avant même d’avoir été achevée.

    ...De la célébrité à la mise à l’index :

    Comme Louis-Ferdinand Céline, pour des raisons, certes, fort différentes², Mikhaïl Zochtchenko connaîtra après la Seconde guerre mondiale l’opprobre publique et la déchéance, jusqu’à ne plus rien publier.

    Le coup fatal lui sera porté en 1948. A la suite de la publication de son conte pour enfant ‘Les aventures d’un singe’ (Приключения обезьяны) il est mis à l’index et exclu de l’Union des écrivains soviétiques. Interdit de publication, il vivra dès lors, tant bien que mal, de travaux de traductions (sans que son nom ne soit jamais cité) et... du métier de cordonnier qu’il avait appris dans sa jeunesse.

    Petites nouvelles russes - Statue de M. Zochtchenko sur sa pierre tombale
    Statue de M. Zochtchenko sur sa pierre tombale

    Il mourra dans l’indifférence générale en 1958.

    En 1995, en guise de réhabilitation posthume, un monument est érigé sur sa pierre tombale dans un cimetière de Sestroretck (Сестрорецк), à une trentaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg, où il repose, espérons-le, en paix.

    Pour en savoir plus (en français) : Mikhaïl Zochtchenko, le satiriste qui faisait grincer des dents le régime soviétique.

    Une biographie de Mikhaïl Zochtchenko : lire (en russe).

    Pour en savoir plus (en russe) : Литературная группа «Серапионовы братья».

    2- Louis-Ferdinand Céline est condamné en 1950 pour collaboration avec l’ennemi durant l’Occupation et frappé d’indignité nationale. Bien qu’amnistié un an plus tard, il reste, y compris de nos jours, un personnage sulfureux, en particulier pour ses pamphlets racistes et antisémites.

    ***

    Vous trouverez dans les pages suivantes des nouvelles traduites par Michel Davidenkoff, extraites de son recueil : ‘Contes De La Vie De Tous Les Jours’, paru en 1987 aux éditions Noir sur blanc ; des extraits de 'De drôles de projets' (Веселые проекты) de 1928, traduits par Anne Puyou dans son ouvrage 'Trente projet pour le peuple', paru aux éditions Gingko en 2019  ; ainsi que des extraits du ‘Livre bleu ciel’ (Голубая книга), paru en 1935, et d’autres nouvelles.

    Remerciements à :

    - Michel Davidenkoff et Anne Puyou qui nous ont autorisé à reproduire à des fins non-commerciales des pages de leur ouvrage respectif ;
    - Svetlana Weiss qui m’a accompagné tout au long de ce travail ;
    - Olga Moutouh pour sa relecture, ses remarques et ses corrections ‘côté russe’ ;
    - Bernard Pollet et Martine Guille pour leur relecture ‘côté français’.

    Conception Web : Eléna Ogievetsky – EK-PRINT-WEBDESIGN, que je remercie chaleureusement.

    Bonne lecture à vous !

    G.F. LogoGeorges Fernandez, mai-septembre 2024 ©