En mauvaise compagnie – Chapitre 1 (01)

Petites nouvelles russes - En mauvaise compagnie - Kniagè-Veno
Kniagè-Véno - Княжье-Вено

В дурном обществе – En mauvaise compagnie

 

Развалины (I.01) Les ruines

Моя мать умерла, когда мне было шесть лет. Отец, весь отдавшись своему горю, как будто совсем забыл о моем существовании. Порой он ласкал мою маленькую сестру и по-своему заботился о ней, потому что в ней были черты матери. Я же рос, как дикое деревцо в поле, – никто не окружал меня особенною заботливостью, но никто и не стеснял моей свободы.

Местечко, где мы жили, называлось Княжье-Вено, или, проще, Княж-городок. Оно принадлежало одному захудалому, но гордому польскому роду и представляло все типические черты любого из мелких городов Юго-западного края, где, среди тихо струящейся жизни тяжёлого труда и мелко-суетливого еврейского гешефта, доживают свои печальные дни жалкие останки гордого панского величия.

Если вы подъезжаете к местечку с востока, вам прежде всего бросается в глаза тюрьма, лучшее архитектурное украшение города. Самый город раскинулся внизу над сонными, заплесневшими прудами, и к нему приходится спускаться по отлогому шоссе, загороженному традиционною «заставой».

Petites nouvelles russes - En mauvaise compagnie - Un invalide de guerre

Сонный инвалид, порыжелая на солнце фигура, олицетворение безмятежной дремоты, лениво поднимает шлагбаум, и – вы в городе, хотя, быть может, не замечаете этого сразу. Серые заборы, пустыри с кучами всякого хлама понемногу перемежаются с подслеповатыми, ушедшими в землю хатками. Далее широкая площадь зияет в разных местах тёмными воротами еврейских «заезжих домов», казённые учреждения наводят уныние своими белыми стенами и казарменно-ровными линиями. Деревянный мост, перекинутый через узкую речушку, кряхтит, вздрагивая под колёсами, и шатается, точно дряхлый старик. За мостом потянулась еврейская улица с магазинами, лавками, лавчонками, столами евреев-менял, сидящих под зонтами на тротуарах, и с навесами калачниц. Вонь, грязь, кучи ребят, ползающих в уличной пыли. Но вот ещё минута и – вы уже за городом. Тихо шепчутся берёзы над могилами кладбища, да ветер волнует хлеба на нивах и звенит унылою, бесконечною песней в проволоках придорожного телеграфа.

Речка, через которую перекинут упомянутый мост, вытекала из пруда и впадала в другой. Таким образом с севера и юга городок ограждался широкими водяными гладями и топями. Пруды год от году мелели, зарастали зеленью, и высокие густые камыши волновались, как море, на громадных болотах. Посредине одного из прудов находится остров. На острове – старый, полуразрушенный за́мок.

Petites nouvelles russes - logo - le masque et la plume

J'avais six ans quand ma mère mourut. Mon père, s'abandonnant complètement à son chagrin, semblait avoir oublié jusqu’à mon existence. Parfois il se montrait affectueux avec ma petite sœur et s'occupait d'elle, seulement parce qu'elle avait les traits de ma mère, mais moi, je grandissais comme un arbrisseau sauvage dans un pré : personne ne prenait soin de mon éducation, mais personne, non plus, n'entravait ma liberté.

L’endroit où nous habitions s’appelait Kniagè-Véno - ou, simplement, pour le dire en français : Prince-le-Bourg - et ressemblait à n'importe quel schtetel¹ du sud-ouest de la Russie. Le patelin faisait partie d’un domaine appartenant à des pans², une noble famille de la Maison de Pologne.

De nos jours encore, ces grands seigneurs, ces pans, toujours orgueilleux de leur grandeur passée, y poursuivent le cours tranquille d’une morne existence, au milieu d’une population soumise à un labeur acharné et souffrant de l’affairisme mesquin des ‘gesheft’³ juifs...

Si vous entrez à Kniagè-Véno par l’est ce qui vous frappera d’abord c'est la prison, le plus bel ornement architectural de la ville. La ville elle-même s’étend plus bas, près des eaux croupissantes d’étangs endormis. Vous la rejoignez par une chaussée en pente que défend un ‘avant-poste’ traditionnel.

La silhouette roussie par le soleil d’un invalide de guerre – personnification de la somnolence - vous ouvre paisiblement la barrière, et vous voilà en ville, même si, peut-être, vous ne le remarquez pas tout de suite. D’abord, ce ne sont que des clôtures grises, des friches encombrées de détritus parmi lesquels peu à peu vous découvrez quelques masures éparses et sans fenêtre à moitié enterrées.

Plus loin, s’étend la grand’place s’ouvrant sur les portes grises des auberges-relais tenues par les Juifs. Là s’élèvent aussi les bâtiments officiels qui vous pénètrent de leur mélancolie par l’uniformité de leurs murs blancs et l’alignement de leurs façades au garde-à-vous tels des casernements.

Au-dessus d’un étroit cours d’eau, vous passez un pont de bois qui, pareil à un vieillard décrépit, chancelle, tremble et gémit sous les roues des chariots. Ensuite vous débouchez sur la rue juive avec ses échoppes, ses débits, ses étals où le commerce se fait le long des trottoirs, sous des parasols ou sous les auvents des vendeuses de bretzels. Des changeurs4 y trafiquent assis derrière des tables. Tout n’y est que puanteur, saleté et marmaille d'enfants jouant, selon le temps et la saison, dans la poussière ou dans la boue.

Mais encore une minute et déjà vous êtes hors de la ville ! Les bouleaux murmurent sur les tombes du cimetière, les champs de blé ondulent sous la brise. Le long de la route, le vent chante sur les fils télégraphiques une mélopée triste et sans fin.

Vous suivez enfin la rivière qui, après être passée sous le petit pont que nous avons évoqué, poursuit sa course d’étangs en étangs. Ainsi, au nord comme au sud, la ville est bordée de larges étendues d’eau et de marécages. Année après année, les mares les moins profondes ont été envahies de verdure. De grands roseaux y ondoient comme la mer.

Au milieu d'un de ces étangs, il y a une île, et sur cette île un château presque en ruine...

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1. Un schtetel (ou shtetl, en yiddish שטעטל -, de l’allemand Städtchen/Städtlein, « petite ville ») - en russe ‘местечко’- était, avant la Seconde guerre mondiale, en Europe de l’Est, de la Pologne à l’Ukraine, une petite ville, une ‘colonie’ peuplée essentiellement de Juifs.

2. 'Pans' : seigneurs polonais - pan - terme issu du vieux slave qui donne пан en ukrainien, pán en slovaque, pan en polonais. (Ce mot n’existe que dans les langues slaves occidentales, pas en russe).

3. ‘Yiddish Gescheft’ – Echoppe juive en Europe centrale où se pratiquait aussi le commerce de l’argent.

4. Changeurs : personnes qui, moyennant une commission, procèdent aux opérations de change de monnaies.