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Le blocus de Léningrad – Annexe 3 – L’encerclement brisé

Мемориал «Разорванное кольцо» / Mémorial de 'L'encerclement brisé' Annexe 3
L'encerclement brisé
La Route de la vie
Situé à une vingtaine de kilomètres au nord de l’actuelle Chlisselbourg
, au nord de la commune de Kokkorevo, le Mémorial de 'L'encerclement brisé' (Мемориал «Разорванное кольцо») a été inauguré en 1966. Il symbolise la volonté farouche des Russes de briser, durant le siège de Léningrad, l’encerclement de la ville et marque le départ de la Route de la vie à travers les glaces du lac Ladoga.Au pied du monument il est inscrit :
Потомок, знай: в суровые года,
Верны народу, долгу и Отчизне,
Через торосы ладожского льда
Отсюда мы вели дорогу Жизни,
Чтоб жизнь не умирала никогда.Бронислав Кежун (1914-1984)
Vous qui venez après nous,
sachez que dans les années difficiles,
Fidèles au peuple, à notre devoir et à la Patrie,
Par les glaces du lac Ladoga
D'ici nous avons suivi le chemin de la Vie,
Pour que la vie ne meure jamais.Bronislav Kejoun (1914-1984)

Carte - Léningrad encerclée En septembre 1941, les troupes hitlériennes encerclèrent la ville, la coupant du reste du pays. Léningrad et ses habitants se retrouvèrent enfermés. Il semblait que tout soit perdu et que la ville allait tomber aux mains des ennemis...
Mais Léningrad résista et un mince cordon lui permit de tenir durant des mois de siège : la Route de la vie (Дорога жизни).

Дорога Жизни / La route de la vie La Route de la vie fut l'unique accès à la ville de Léningrad assiégée pendant les mois d'hiver de novembre 1941 à janvier 1943. Elle traversait le lac Ladoga gelé et constituait le seul lien avec le reste du pays qui n’était pas aux mains des troupes ennemies.
La Route de la vie commença à fonctionner le 20 novembre 1941, lorsqu’un premier convoi de traîneaux tirés par des chevaux apporta des approvisionnements à la ville. Peu après, ce furent les camions qui purent l’emprunter. Durant l'hiver 1941–1942, la Route de la vie fonctionna sur le lac gelé pendant 152 jours. Pendant l'été, Léningrad put être reliée par de petits bateaux et des péniches, toujours par le lac Ladoga, et toujours sous les menaces des bombardements aériens et des tirs.
Ainsi Léningrad put-elle être (difficilement) ravitaillée en nourriture et autres biens. Environ 1 300 000 personnes purent quitter Léningrad assiégée par la Route de la vie, essentiellement des femmes et des enfants, des invalides et des personnes blessées ou malades.
En 1943, le cinéaste américain Frank Capra réalise pour l’armée des Etats-Unis plusieurs séries de films réunis sous le titre ‘Why We Fight’ (Pourquoi nous combattons). Deux de ces films sont consacrés au conflit en URSS : ‘Battle of Russia’ I et II (La Bataille de Russie). Un court extrait traite de la Route de la vie.
Frank Capra, La Bataille de Russie II. (extrait), 1943
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Le blocus de Léningrad – Annexe 2 – Les cartes de rationnement
Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
Annexe 2 - Les cartes de rationnement
Le système soviétique durant la Seconde guerre mondiale

Carte de rationnement pour le pain - 1941 Les 'cartes de rationnement' – ou coupons de rationnement - fut un système d'approvisionnement mis en place en URSS à destination de la population civile pour faire face aux pénuries alimentaires et aux pénuries industrielles. Il définissait diverses normes pour les biens alimentaires (et pour certains biens manufacturés) par personne et par mois.
La nourriture n'était pas distribuée à titre gratuit à la population (contrairement aux rations alimentaires destinées à l'armée), mais vendue. Les civils avaient le droit d'acheter une quantité limitée de produits vitaux et de produits manufacturés.
L’objectif était de freiner l'effondrement du système monétaire pendant la guerre, d'empêcher la spéculation et le marché noir, de réduire les tensions sociales parmi la population civile et d’éviter la famine.
En URSS, la population était familiarisée avec ce système avant même le début de la Seconde guerre mondiale. Après l'annonce de la politique du ‘communisme de guerre’ en 1917, pour la première fois, des cartes de rationnement pour le pain avaient été introduites. Etendues par la suite à d’autres produits alimentaires puis à certains produits manufacturés, elle furent avant la Seconde guerre mondiale plusieurs fois supprimées puis rétablies pour faire face aux difficultés d’approvisionnement.
Dès le début de la Grande Guerre patriotique (1941-1945), le système de rationnement centralisé fut réintroduit. Le 16 juillet 1941, par un arrêté du Commissariat du peuple au commerce « Sur l'introduction de cartes pour certains produits alimentaires et industriels dans les villes de Moscou, Léningrad et dans certaines villes des régions de Moscou et de Léningrad » les cartes alimentaires et manufacturées s'étendirent au pain, aux céréales, au sucre, à la confiserie, à l'huile, aux chaussures, aux tissus et à l'habillement. En novembre 1942, elles étaient déjà en circulation dans 58 grandes villes du pays.
La population fut divisée en quatre sous-catégories et un guide de référence rapide fut élaboré pour clarifier à quelle catégorie et à quelle sous-catégorie les groupes spécifiques appartenaient.
Selon les cartes pour une personne par jour, les normes suivantes pour la distribution du pain furent établies :

Des normes semblables furent mises en place pour les autres biens de nécessité – y compris certains biens manufacturés.
Pour couvrir les coûts associés à la délivrance de cartes de rationnement alimentaire, une redevance fut fixée pour chaque carte de 10 kopecks.
Un des objectifs aussi était de « ne permettre en aucun cas les files d'attente pour le pain ». Ce qui ne fut pas, à proprement parlé, toujours et partout le cas !
Des fraudes et des abus...
Le système créa, comme on peut l’imaginer, un vaste champ de fraude et de spéculation : la pratique consistant à falsifier des certificats pour obtenir des coupons supplémentaires était répandue et le vol de cartes était également monnaie courante.
Durant le blocus de Leningrad, ces violations devinrent un problème récurrent et massif. Au cours des mois les plus difficiles (en particulier lors de l’hiver 1942), il arriva que des parents ou des voisins laissent le cadavre d’un défunt sans sépulture afin de s’approprier ses cartes, ou bien d’en acquérir (Elles étaient distribuées mensuellement). Avec l'arrivée du printemps, la menace d'épidémies plana sur la ville.
De plus, alors que les bombardements et les tirs se déchaînaient, le nombre de cas de perte de cartes commença à croître comme boule de neige : « Fuyant les bombardements, je l'ai perdue. », « Les cartes se trouvaient dans l'appartement, mais l’immeuble a été détruit. », « On nous les a volées dans la confusion... », etc. En conséquence, l'État réagit de manière soviétique : la réémission de cartes fut purement et simplement interdite. Cela ne pouvait être fait que dans de rares cas, et même alors presque toujours après l'ordre personnel d’Andreï Jdanov qui dirigea le Conseil Militaire du Front de Léningrad pendant toute la guerre.
Ce système de cartes fut aboli en URSS en 1947.
Indiquons enfin qu’en France un système similaire fut mis en place durant la période de l’Occupation, à partir de mars 1940, et ne fut levé que le 1er décembre 1949.

Tickets de rationnement en France- 1943 -
Le blocus de Léningrad – Annexe 1 – Plans et Cartes

Dessin d'enfant - La porte de l'Amirauté devant le Palais d'hiver Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
En un peu plus de 300 ans d'existence, Saint-Pétersbourg a changé quatre fois de nom ! s'appelant successivement Saint-Pétersbourg, peu après sa fondation en 1703 par le tsar Pierre le Grand, puis Pétrograd en 1914 quand éclate la Première guerre mondiale, puis Léningrad, en 1924, à la mort du premier dirigeant de l'Union soviétique, et, enfin, à nouveau Saint-Pétersbourg, en 1991, à l'effondrement de l'URSS, à la suite d'un référendum auprès de sa population.
Annexe 1 - Plans et cartes

Plan de Saint-Pétersbourg
avenue Izmaïlovski (Измайловский проспект) - Chapitre I.4 - Lire (première occurrence).
anciens entrepôts alimentaires de Badaïevsk, aujourd'hui disparus (Бадаевские склады) - Chapitre II.1 - Lire.
Palais d'hiver / Musée de l'Ermitage (Зимний дворец / Музей Эрмитажа) - Chapitre V.2 - Lire ; Flèche de l'Amirauté (Адмиралтейская игла) - Chapitre VI.1 - Lire ; Place du Palais (Дворцовая площадь) - Chapitre VIII.5 - Lire ; Cathédrale Saint-Isaac (Исаакиевский собор) - Chapitre II.2 - Lire.
avenue Zagorodni (Загородный проспект) - Chapitre VI.1 - Lire ; rue Gorokhovaïa (Гороховая улица) ex-rue Dzerjinski (улица Дзержинского) - Chapitre VI.1 - Lire ; gare de Vitebsk (Витебский вокзал) - Chapitre VI.1 - Lire ; allée Ilitch (переулок Ильича) - Chapitre VI.1 - Lire ;
avenue Izmaïlovski (Измайловский проспект) - Chapitre I.4 - Lire ; Borne-verste 3/21 (Верстовой столб 3/21) - Chapitre VIII.2 - Lire ; emplacement de l'ancien cinéma 'Olympia' (кинотеатр «Олимпия») et du marché Klinski (Клинского рынка ) tous deux détruits en 1942 sur l'emplacement desquels se trouve aujourd'hui un jardin - Chapitre VI.2 - Lire. et Chapitre VIII.2 - Lire.
rue Egorov (улица Егорова) - Chapitre VIII.1 - Lire.
avenue Zagorodni (Загородный проспект) - Chapitre VIII.3 - Lire ; statue de Plekhanov (Памятник Г. В. Плеханову) - Chapitre VIII.2 - Lire.
Le canal Obvodni (Обводный канал) - 8 km de longueur - Chapitre III. - Lire.
avenue Vladimirski (Владимирский проспект) - Chapitre VIII.5 - Lire.
perspective Nevski (Невский проспект) - Chapitre VIII.5 - Lire ; avenue Liteïni (Литейный проспект) ex-avenue Volodarski - Chapitre VIII.5 - Lire.
La Maison des officiers anciennement la Maison de l’Armée Rouge (Дом офицеров / Дом Красной Армии) - Chapitre VIII.5 - Lire ; rue Pestel (улица Пестеля) - Chapitre VIII.6 - Lire.
allée Solianoïe (Соляной переулок) - Chapitre VII.7 - Lire. Aujourd’hui, au numéro 9 de l’allée Solianoïe se trouve le musée du Blocus de Léningrad (Музей обороны и блокады Ленинграда)
Rue Chpalernaïa (Шпалерная улица) - Chapitre XI.1 - Lire.
rue Ivan Chernykh (улица Ивана Черных) - Chapitre VIII.7 - Lire.
District de Léningrad
cimetière mémorial de Piskarevskoïe (Пискаревское мемориальное кладбище) - Chapitre I.1 - Lire.
Fleuve Néva (река Нева) - Chapitre I.4 - Lire.
le lac Ladoga (Ладожское озеро) - Chapitre IV.1 - Lire.
Chlisselbourg - entre 1944 et 1992 : Petrokrepost (Шлиссельбург/ Петрокрепость) - Chapitre II.1 - Lire.
résidence impériale de Peterhof (Петергофский дворец) - Chapitre VIII.2 - Lire. -
Le blocus de Léningrad – Des années plus tard 4

Tcheremenets : Le lac et le monastère Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
Годы спустя (4) Des années plus tard
Шли трудные послевоенные годы. По специальности я работала недолго, сказалось слабое здоровье, и мне пришлось оставить свою профессию... И вот, спустя семь лет после моего блокадного визита к директору, я вновь пришла в институт, где работал папа. Помещался теперь институт не в Соляном переулке, и директора прежнего уже не было. За столом сидел худощавый мужчина в тёмном военном кителе. Он поднял голову и вопросительно посмотрел на меня. Я объяснила причину прихода. «Аудиенция» была краткой. Выслушав меня, директор подписал бумагу, и мы вместе вышли в приёмную. Так я стала работать на той же кафедре, где до последних дней преподавал папа....
Прошли десятилетия. Вырос и стал взрослым сын. От моих родителей его отделяют четыре года войны и тридцать шесть лет мира. Цена этого мира мне, как и каждому ленинградцу, перенесшёму блокаду, хорошо известна.
Я стою у гранитной плиты. На ней всего две даты: 1941—1942. Горит Вечный огонь. Чуть заметное дуновение ветра — и пламя, отрываясь, несколько мгновений мерцает в воздухе. Затем горелка притягивает огонёк, и круг чугунной решётки вновь освещается изнутри. У меня нет их могил, но вот уже сорок лет я думаю о них.
Журнал «Звезда». 1982. №1.С.100-123

Les années d’après-guerre furent difficiles. Ma santé défaillante m’empêcha de travailler longtemps dans ma spécialité : je dus abandonner mon métier. Un jour, sept ans après ma rencontre durant le blocus avec son directeur, je me présentai à l’Institut où papa avait travaillé. L’Institut ne se trouvait plus sur l’allée Solianoïe¹ et son directeur n’était plus le même. Un homme maigrelet en uniforme sombre, assis derrière un bureau, leva vers moi un regard interrogateur. Je lui expliquai le but de ma visite. ‘L’audience’ fut brève. Après m’avoir écoutée, il apposa sa signature en bas d’une feuille et, ensemble, nous nous rendîmes à la réception.
C’est ainsi que je fus embauchée au sein du même institut où notre père avait enseigné jusqu’à ses derniers jours.
...Depuis, des décennies ont passé. Mon fils a grandi, c’est un adulte maintenant. Quatre années de guerre et trente six ans de paix le séparent de mes parents. Comme tous les habitants de Léningrad qui ont survécu au blocus je sais quel fut le prix de cette paix.
Je me tiens près d'une dalle de granit. Dessus, seulement deux dates : 1941-1942. La Flamme éternelle brûle. Un souffle de vent, à peine perceptible, et la flamme, qui se détache, vacille dans l'air pendant quelques instants. Ensuite, le brûleur l’attire et le cercle de la grille en fonte s’illumine à nouveau en son cœur. Je ne sais quelle est leur tombe, mais depuis quarante ans je pense à eux².
Paru dans le magazine ‘Etoile’. 1982 / Traduction Georges Fernandez, 2021 ©
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Le blocus de Léningrad – Des années plus tard 3

Dessin d'enfant - Souvenir de maman Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
Годы спустя (3) Des années plus tard
Молчание длилось невыносимо долго. Наконец Галина Васильевна заговорила.— В тот день Ольга Леонидовна позвонила в институт и сказала Александру Константиновичу о смерти сына. Родители думали о том, как спасти вам жизнь. Александр Константинович должен был работать, а Ольга Леонидовна оставалась с вами одна, без всякой поддержки.
В то время сотрудники, работавшие в институте, сдавали свои карточки в столовую и находились на институтском довольствии. Пока вы жили в Эрмитаже, отец мог приносить немного еды. Родители отдавали вам часть своего хлеба. Приходить же из института домой и возвращаться обратно у Александра Константиновича не было сил.
Смерть Юры показала, насколько все истощены. Мы, взрослые, конечно, надеялись, что положение скоро изменится, но пока нужно было продержаться. А как? Что делать? Вот и собрались, чтобы обсудить... Приходилось учитывать, что квартира моя на половине пути от вашего дома до института. Сил-то ходить не было…
У меня было немного крупы — часть я отдала Ольге Леонидовне. Всё, что могли сделать для спасения ваших жизней, родители сделали. Ольга Леонидовна, умирая, думала, что о вас будет заботиться отец. Через месяц скончался Александр Константинович. Перед смертью он просил меня, чтобы я не оставила вас одних. Я ему обещала и сделала то, что было в моих силах.
Галина Васильевна замолчала. Что-то мучительное было в её лице и голосе.
Я подошла к ней и, закрыв глаза, прижалась к её щеке. Затем, обняв её худенькие плечи, я долго молча стояла, не решаясь отойти…

Après un long silence, insoutenable, Galina Vassilievna finit par dire :
– Ce jour-là, Olga, votre mère, venait d’appeler l'Institut et avait informé votre père de la mort de Youra. Vos parents réfléchirent alors aux moyens de vous garder en vie ta sœur et toi. Votre père devait continuer à travailler et votre maman à s’occuper seule de vous sans soutien d’aucune sorte…
...A cette époque, poursuivit-elle, tous les employés de l’Institut devaient remettre leurs cartes de rationnement au responsable de la cantine en échange des repas qu’on leur servait. Tant que vous aviez été hébergés à l’Ermitage votre père avait pu vous apporter un peu de nourriture. Vos parents vous donnaient une part de leur propre ration. Mais bientôt votre père n’eut plus assez de force pour faire les allers-retours de l’Institut à chez vous.
...La mort de Youra nous prouvait à quel point nous étions tous à bout de force. Evidemment nous, les adultes, nous espérions que la situation allait pouvoir s’améliorer, mais en attendant il fallait tenir le coup. Mais comment ? et quoi faire ? Donc nous nous sommes retrouvés ce jour-là pour en discuter.
…Nous prîmes en compte que mon appartement se trouvait à mi-chemin entre l’Institut et votre domicile, que votre père n’avait plus suffisamment de force…
...Il me restait encore quelques céréales et, avant que vous ne repartiez, j’en donnai la moitié à votre mère. Vos parents ont tout fait pour que vous restiez en vie.
...Votre mère, mourante, pensait que votre père s’occuperait de vous, mais un mois plus tard lui aussi décédait. Avant de mourir il m’avait demandé de ne pas vous abandonner. Je le lui promis et je fis dès lors tout ce qui était en mon pouvoir...
Galina Vassilievna s’était arrêtée de parler. Une douleur profonde se lisait sur son visage et s’entendait dans sa voix.
Je m’approchai d’elle et, fermant les yeux, j’appuyai ma joue contre la sienne. Puis je pris dans mes bras ses minces épaules. Je restai ainsi longtemps sans rien dire, sans pouvoir desserrer mon étreinte…
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Le blocus de Léningrad – Des années plus tard 2

Une salle du musée de l'Ermitage avant et après restauration Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
Годы спустя (2) Des années plus tard
Летом 1944 года был объявлен набор молодёжи для восстановления Ленинграда. Я немедленно записалась и, через полгода после снятия блокады, вернулась в родной город.Ещё шла война. Я готовилась к поступлению в архитектурно-художественное училище. В приёмной комиссии меня попросили показать рисунки. Я положила на стол две темы: вид Череменецкого озера с синими куполами монастыря и иллюстрации к повести Лермонтова «Герой нашего времени». После экзаменов в списке зачисленных прочла свою фамилию.
За годы учения наша группа реставраторов участвовала в восстановлении многих залов Эрмитажа, и дипломные работы мы защищали там же. Сохранилась у меня фотография нашего выпуска — первого послевоенного. Снимок сделан во внутреннем дворике Эрмитажа. Двадцать девушек, директор училища, преподаватели, мастер группы; а в центре — директор музея академик Орбели.
После войны я из общежития переехала к Галине Васильевне. Отношения с нею складывались трудно. Мы никогда не говорили о родителях, а Галина Васильевна не пыталась мне заменить мать. Она помогала нам с сестрой все годы, и за это мы были ей благодарны. Но память сердца упорна, и мы знали, что каждый по-своему помнит обо всём…
Однажды в размолвку, тяжёлую для нас обеих, у меня вырвался упрёк. Не сдержавшись, я спросила у Галины Васильевны — почему после смерти брата мама пришла к ней, и как там же оказался папа?
Галина Васильевна отшатнулась от меня:
— Так вот ты о чём…

En été 1944, un appel fut lancé : on recrutait des jeunes pour aider à la reconstruction et à la restauration de Léningrad. J’y répondis aussitôt et six mois après la levée du blocus j’étais de retour dans ma ville natale.
Nous étions encore en guerre. Je préparai mon entrée à l’Ecole professionnelle d’architecture et des beaux-arts. Le jury d’admission me demanda de présenter des dessins. J’en choisis de deux sortes : des vues du lac de Tcheremenets avec les coupoles bleues de son monastère et des illustrations du roman de Lermontov : 'Un héros de notre temps'. C’est ainsi que je fus admise.
Pendant nos années d’études notre groupe participa à la restauration de nombreuses salles de l’Ermitage, c’est là aussi que je soutins mon diplôme. J’ai conservé depuis la photo de notre promotion, la première d’après-guerre, une photo prise dans le jardin intérieur du palais : vingt jeunes filles, le directeur de l’école, les professeurs, le responsable de notre groupe et, au centre, le directeur du musée, l’académicien Joseph Orbeli¹.
Quand la guerre fut terminée, je quittai le foyer universitaire et je m’installai chez Galina Vassilievna. Nos relations étaient difficiles. Nous ne parlions jamais de mes parents et Galina Vassilievna n’essayait pas de remplacer ma mère. Pendant toutes ces années elle nous aida, ma sœur et moi, et nous lui en étions reconnaissantes. Mais la mémoire du cœur est tenace et rien ne s’oublie. Un jour, au cours d’une dispute, éprouvante pour toutes les deux, je ne pus m’empêcher de lui faire le reproche : je lui demandai sans détour pourquoi maman était allée chez elle juste après la mort de mon frère et pourquoi papa s’y trouvait.
Galina Vassilievna eut un mouvement de recul :
– Alors c’est donc à propos de ça...
1. Joseph Abrarovitch Orbeli (Орбели Иосиф Абгарович), fut directeur du musée de L’Ermitage entre 1934 et 1951. -
Le blocus de Léningrad – Des années plus tard 1

Галина Парнева, Сестрорецкий мотив, 2021 Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
Годы спустя (1) Des années plus tard
В августе 1978 года мы втроём — муж, сын и я — отдыхали под Лугой. В один из воскресных дней к нам приехали сестра с мужем. Мы сидели на берегу Череменецкого озера и вспоминали, где каждого из нас застала война, и как нам пришлось уходить из этих мест в июле сорок первого… Блестело в предзакатном свете озеро. У деревянной пристани качались лодки. Жёлтая каёмка песка и широкая тёмно-зелёная полоса кустов и деревьев перед чуть заметной стеной бывшей звонницы. Синих куполов давно уже нет. Снесло снарядами. За тридцать с лишним лет деревья разрослись и сомкнувшимися кронами прикрыли следы войны.
С той стороны озера отплыло несколько лодок. Весёлые молодые голоса запели песню. Слов разобрать было невозможно, доносились лишь обрывочные фразы. Затем стихла песня, исчезли лодки. Медленно уходил ещё один прожитый день... И только озеро, как прежде, осталось красивым, зеркальным, таинственно глубоким.
Растревоженная память снова вернула к событиям прошлых лет.
В 1942 году нас, группу ленинградских детей, эвакуировали в Ярославскую область. Почти год я ничего не знала о судьбе моих близких.
И вот вскоре после прорыва блокады в 1943 году на моё имя пришло письмо. Писала Галина Васильевна. Разыскав меня, она сообщила адрес сестры, которая выехала с ремесленным училищем в Нижний Тагил. Я написала сестре и Галине Васильевне, спрашивая у них, что с папой. Почему он не пишет?
Месяца через два пришло письмо от сестры, и я узнала, что папа умер в феврале сорок второго, когда я ещё была в Ленинграде. В том же письме сестра написала о смерти бабушки Жени, тёти Таи,и двоюродного брата. Мы остались совсем одни.

En aôut 1978, avec mon mari et mon fils, nous nous reposions près de Louga. Un dimanche ma sœur et son époux vinrent nous rejoindre. Nous étions tous assis au bord du lac de Tcheremenets ; Assia et moi nous nous remémorions l’endroit où la guerre nous avait piégées et comment, en juillet 1941, nous avions dû abandonner ces lieux.
Le lac scintillait dans les lueurs du couchant. Les barques amarrées à la jetée se balançaient. Au-delà du liseré de sable jaune et derrière le large ruban vert foncé des buissons et des arbres, le mur de l’ancien clocher se remarquait à peine. Les coupoles bleues n’existaient plus depuis longtemps. Elles avaient été emportées par les obus. Plus de trente ans après, les arbres avaient poussé et leur épaisse frondaison recouvrait les traces de la guerre.
De l’autre côté du lac quelques barques s’éloignaient du rivage. Des voix jeunes et enjouées entonnèrent une chanson. On n’en distinguait pas les paroles et seules quelques bribes de phrases nous parvenaient. Puis la chanson se tut, les barques disparurent. Une nouvelle journée lentement s’achevait. Seul, le lac, sans rien perdre de sa beauté, tout comme avant, miroitait, profond et mystérieux.
Notre mémoire traumatisée replongeait dans le passé.
Ce fut en mars 1942 que notre groupe d’enfants fut évacué vers la région de Yaroslavl¹. Et pendant une année entière je restai sans nouvelles des miens. Puis en 1943, peu de temps après la percée du siège de Léningrad, je reçus une lettre de Galina Vassilievna. Ayant réussi à savoir où je me trouvais, elle me communiquait l’adresse de ma sœur. Son école professionnelle avait été déplacée à Nijni-Taguil².
J’écrivis à ma sœur et à Galina Vassilievna pour leur demander en premier lieu des nouvelles de papa. Pourquoi ne m’avait-il pas écrit durant tout ce temps ?
Environ deux mois plus tard je reçus une lettre de ma sœur qui m’apprit que papa était décédé en février quarante-deux alors que je me trouvais encore à Léningrad. Dans la même lettre elle m’annonçait aussi la mort de grand-mère Génia, de tante Taïa et de mes deux cousins. De toute notre famille, il ne restait plus que nous deux.
1. La région de Yaroslavl est située à environ 250 km au nord de Moscou.
2. Nijni-Taguil : ville située à environ 1 800 km à l’est de Moscou et 150 km au nord d’Ekaterinbourg, en Sibérie occidentale. -
Le blocus de Léningrad – La Route de la vie 5

Dessin d'enfant - Les enfants de la guerre Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
Дорога жизни (5) La route de la vie
К машине подошли военные и женщины. Они стали нас по очереди снимать с грузовика.
— Сейчас, ребятки, отведём вас в столовую. Пообедаете и отогреетесь.
Шофёр, сидя на подножке машины, привалившись к дверце, рассказывал кому- то, что рейс был на редкость удачным. Не бомбили, не обстреливали, снегом не заносило, с пути не сбились, и довёз всех целёхонькими…
И вот уже почти все дети стоят около грузовика и пытаются согреться, притопывая ногами и постукивая ладошками.
Вдруг мы услышали: — Не замёрзла ли она?
Все повернулись к машине. В углу кузова, согнувшись, сидела Валя Киселева. Одной рукой она держала пакет с бельём, а другой как бы прикрывала лицо. Из-за переполоха с Алёшей на Валю никто сразу не обратил внимания.
Позвали врача. Мы с тревогой наблюдали, как она, хмуря брови, подняла тоненькое Валино запястье, ничего не сказала, только покачала головой.
— Сейчас мы отвёзем её в больницу, — быстро сказал высокий военный.
Валю положили на брезент, которым мы только что укрывались, а вещи её так и остались в кузове грузовика.
Мы переехали Дорогу жизни.

Dessin d'enfant - mon amie Valia Des soldats et des femmes s’approchèrent et commencèrent à nous faire descendre les uns après les autres.
– A présent, les enfants, on va vous conduire au réfectoire. Vous allez pouvoir manger et vous réchauffer...
Le chauffeur, assis sur le marchepied, le dos appuyé contre la portière, racontait à qui voulait l’entendre que le voyage s’était remarquablement bien passé : ni tirs ni bombardements, la neige ne nous avait pas ensevelis, nous ne nous étions pas perdus et tous nous étions arrivés sains et saufs !
Alors que déjà presque tous descendus nous nous tenions debout, près du camion, essayant de nous réchauffer, tapant le sol gelé de nos pieds, frappant dans la paume de nos mains, on entendit soudain une voix s’exclamer :
– Et celle-ci, est-ce qu’elle ne serait pas morte de froid ?
Tout le monde se tourna vers l’arrière du véhicule. Valia Kicélieva, mon amie de chambrée, y était toujours : assise dans un coin, le corps replié. D’une main elle tenait son trousseau de rechange tandis que de l’autre c’était comme si elle se cachait le visage. Dans l’agitation et l’affolement des cris de la mère du petit Alexis personne n’avait prêté attention à elle.
Un médecin - une femme - arriva. Pleins d’inquiétude nous l’observâmes froncer les sourcils en soulevant le petit poignet de Valia inanimée.
Sans dire un mot , elle se contenta de secouer la tête.
– Nous allons tout de suite la conduire à l’hôpital, s’empressa d’annoncer un soldat du haut de sa grande taille.
Ils couchèrent Valia sur la bâche qui nous avait servi de protection durant le voyage et l’emmenèrent. Seules ses affaires demeurèrent à l’arrière du camion...
Ainsi nous avions réussi la traversée de la Route de la vie.
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Le blocus de Léningrad – La Route de la vie 4

Художник / Illustration : неизвестный Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
Дорога жизни (4) La route de la vie
— Проснись! Проснись же! — отчаянно звучал женский голос.Я проснулась и не сразу поняла, где нахожусь. Истошный крик не прекращался.
Кричала воспитательница, пытаясь разбудить своего сына Алешу. Мальчик, долгое время капризничавший, вдруг замолчал и тихо лежал с закрытыми глазами. Мать решила, что он замерзает. Она откинула брезент и стала трясти его за плечи, за голову, согревать своим дыханием, закутывать в какие-то вещи. Алеша лежал неподвижно. Мать стала стучать в кабину, умоляла, требовала остановить машину, плакала. Но грузовик продолжал быстро двигаться вперёд.
Когда машина, наконец, остановилась, все сидели, некоторое время не двигаясь. Никто не знал, приехали мы или опять какая-то задержка в пути. Шофёр заглушил мотор и, высунувшись из кабины, устало спросил: — Ну что там у вас?
Воспитательница горько плакала.
Шофёр внимательно посмотрел на мальчика.
— Что вы плачете? Спит ваш сынок. Слышите, спит самым натуральным сном.
Шёфер повеселел, и мы все вдруг увидели, что ресницы у Алёши слегка вздрагивают, а щеки чуть порозовели.

Dessin d'enfant - la route de la vie – Réveille-toi..., mais réveille-toi donc ! hurlait désespérément une voix de femme.
Je me réveillai sans comprendre sur le moment où j’étais. Le cri déchirant ne cessait pas.
C’était l’éducatrice qui implorait ainsi, essayant de réveiller son petit Aliocha¹. L’enfant, qui avait fait des caprices tout le long du trajet, tout à coup s’était tu. A présent il demeurait les yeux fermés, reposant paisiblement. Sa mère était persuadée que le froid l’emportait. Elle avait rejeté la bâche qui nous recouvrait et s’était mise à secouer l’enfant par les épaules, à lui frotter la tête, tentant de le réchauffer de son souffle, l’enveloppant dans ce qui se trouvait à portée de sa main. Le petit Alexis restait immobile. En larmes, elle frappa contre la paroi de la cabine, suppliant le chauffeur, lui demandant de s’arrêter. Mais le camion continuait sa course, encore et toujours plus loin.
Quand le véhicule enfin s’arrêta tous nous restâmes un long moment sans bouger. Nous ne savions pas si nous étions arrivés ou si nous avions rencontré quelque obstacle sur la route. Le chauffeur coupa le moteur et se penchant hors de sa cabine demanda d’une voix lasse :
- Eh bien, qu’est-ce qu’il se passe encore ?
L’éducatrice pleurait amèrement. Le chauffeur, après avoir attentivement observé l’enfant, la rassura :
– Pourquoi pleurez-vous comme ça ? Votre petit garçon s’est endormi. Il dort : il dort le plus naturellement du monde...
Le chauffeur retrouva sa bonne humeur et, tous, nous pûmes constater effectivement que les cils du petit Alexis remuaient légèrement et que ses joues reprenaient des couleurs.
1. Aliocha : diminutif d’Alexis, il s'agit bien là d'un garçon.
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Le blocus de Léningrad – La Route de la vie 3

Simon Quadrat, Family Outing, ? Ничего не могу забыть – Je ne peux rien oublier
Дорога жизни (3) La route de la vie
Сколько нам ещё ехать? Два, три, пять часов... Я подняла воротник пальто, закрыла глаза... И сразу передо мной возник освещённый солнцем перрон вокзала. Это было за неделю до войны. Мы отмечали мамин день рождения и ждали приезда гостей. Папа поглядывал на часы, мы подбегали к краю платформы и глядели, не покажется ли дымок паровоза. Вскоре все оживились и раздались возгласы: «Идёт, идёт!» Замедляя ход, громко загудел, засвистел долгожданный паровоз. Выпустив с шипением белое облако пара, он остановился. Из зелёного вагона, держась за деревянные поручни, спускались бабушка Женя, дядя Павлуша, за ними, в одинаковых панамках, чинно вышли двоюродные братья, а на руках у тёти Таи была, завёрнутая в розовое одеяло, новорождённая сестричка. Гости, нагруженные различными пакетами, коробками (подарки для мамы!), выглядели очень празднично. Но, конечно, наряднее всех была мама. На ней было белое с овальным вырезом платье, а на шее в два ряда любимые цветные бусы. На привокзальной площади нас ждала подвода, запряжённая крепкой, хорошей лошадкой.
Стол был накрыт в саду. Папа достал старинный дедовский фотоаппарат, установил на штативе и заложил в него кассету-пластину. Когда все расселись за столом, вдруг откуда-то появилась Галина Васильевна. Она очень спешила и всем объясняла, что пришла только для того, чтобы сделать подарок. «Сегодня, — сказала она, — я окончательно решила подарить вам своё сердце...» Все удивились и стали расспрашивать, как же можно подарить сердце?..
«А вот как», — ответила Галина Васильевна и разжала тонкие пальцы. На ладони лежало трепещущее сердце.
Все стали говорить, что такой подарок принять невозможно, что своё сердце она должна оставить себе. А Галина Васильевна сказала: «Оно теперь принадлежит вам». И с этими словами исчезла.
Папа подошёл к фотоаппарату, нажал кнопку и произнёс: «Дорога через озеро будет настолько трудной, что только двадцать процентов нашей семьи сможет благополучно добраться до того берега».
Затем папа вышел из сада. За калиткой начиналась чёрная мгла. Почему там так темно? За папой сразу поднялись бабушка, дядя с двумя двоюродными братьями и тётя с сестричкой на руках. Качнулась несколько раз освещённая солнцем калитка, и их поглотила темнота. Брат осторожно положил скрипку на подоконник и тоже медленно вышел из сада. Чуть поскрипывала открытая настежь, дверь. Мама, закрывая за ними калитку, проговорила усталым голосом, глядя на сестру и меня: «Уже поздно. Наступает ночь. Ложитесь спать». Мелькнула мамина рука с обручальным кольцом, затем и её обступила чёрная мгла…
— Не уходи! — закричала я изо всех сил. — Не уходи-и-и-и…

Dessin d'enfant : Ma maman est une princesse ! Combien de temps allions-nous rouler ainsi ? Deux, trois, cinq heures ?… Je relevai le col de mon manteau et je fermai les yeux...
Et juste devant moi, le quai de la gare illuminé de soleil, une semaine avant la guerre. Nous fêtons l’anniversaire de maman et attendons l’arrivée des invités. Papa regarde sa montre ; nous courons jusque sur le bord du quai pour tenter d’apercevoir de loin la fumée de la locomotive.
Bientôt le perron de la gare s’anime ; on entend des exclamations : « La voilà ! La voilà ! » Dans un puissant grondement, la locomotive tant attendue ralentit et puis donne un grand coup de corne. Après avoir lâché dans un sifflement strident un dernier nuage de vapeur blanche elle s’immobilise.
D’un wagon vert, s’appuyant à ses rampes en bois, descendent grand-mère Génia et l’oncle Pavel. Derrière eux, tout fiers, suivent mes deux cousins coiffés chacun d’un panama identique et, enfin, ma tante Taïa qui tient dans ses bras leur petite sœur nouveau-née, enveloppée d’une couverture rose.
Nos invités, chargés de paquets et de boîtes (ce sont les cadeaux pour l’anniversaire de maman !) ont mis leurs plus beaux habits de fête. Mais bien sûr c’est maman la plus élégante ! Elle porte une robe blanche décolletée et à son cou son collier préféré où brillent deux rangs de perles de couleur.
Sur la place, devant la gare, nous attend une charrette attelée d’un bel et vigoureux cheval. La table a été dressée dans le jardin. Papa est allé chercher le vieil appareil photo de grand-père puis l’a installé sur son trépied et y a glissé une plaque photographique. Alors que nous sommes tous assis autour de la table Galina Vassilievna apparaît soudain, venue d’on ne sait où. Elle est pressée. Elle nous explique qu’elle est venue seulement pour remettre son cadeau. « Aujourd’hui, dit-elle, j’ai décidé de vous offrir mon cœur à jamais... » Tous nous restons étonnés, nous demandant bien comment on peut offrir son cœur ?…
– Voilà comment, nous répond-elle en desserrant ses doigts minces. Et dans le creux de ses mains il y a son cœur battant.
Chacun déclare qu’on ne peut accepter un tel cadeau, qu’elle doit garder son cœur pour elle. Mais Galina Vassilievna répond simplement : « Il vous appartient à présent. » Et sur ces mots elle disparaît.
Ensuite, papa s’approche de l’appareil photo et appuie sur le déclencheur en disant : « La traversée du lac sera si difficile que seulement vingt pour cent de la famille arrivera saine et sauve sur l’autre rive. »
Puis il quitte le jardin. Une brume noire se forme derrière le portillon : pourquoi y a-t-il là tant d’obscurité ? Bientôt grand-mère, mon oncle, mes deux cousins et ma tante portant leur petite sœur dans ses bras, se lèvent et le suivent. La petite porte, éclairée de soleil, bat plusieurs fois, et les ténèbres les engloutissent tous. Mon frère pose alors son violon sur le rebord de la fenêtre et quitte lui aussi lentement le jardin. Le portillon, qu’il a laissé grand ouvert, se met à grincer doucement.
Maman, en le refermant, nous dit d’une voix fatiguée, nous regardant Assia et moi : « Il est tard. La nuit tombe. Allez, au lit ! » Je vois à sa main scintiller son alliance puis la noirceur de la brume la cerner.
Je lui crie de toutes mes forces :
– Ne t’en va pas ! Ne t’en va paaas…
