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Bitt-Boy – Chapitre IV.03

Roger Burgi - La Felicità BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава четвёртая - Chapitre quatre
Третий эпизод - Episode trois
Молодой лоцман, приготовившийся было рассказать ещё что-то, стал вдруг печально-серьёзен. Подперев своей маленькой рукой подбородок, взглянул он на капитанов, тихо улыбнулся глазами и, как всегда щадя чужое настроение, пересилил себя. Он выпил, подбросил пустой стакан, поймал его, закурил и сказал:
– Благодарю вас, благодарю за доброе слово, за веру в мою удачу… Я не ищу её. Я ничего не скажу вам сейчас, ничего то есть определённого. Есть тому одно обстоятельство. Хотя я и истратил уже все деньги, заработанные весной, но всё же… И как мне выбирать среди вас? Дюка?.. О, нежный старик! Только близорукие не видят твоих тайных слёз о просторе и, чтобы всем сказать: нате вам! Согласный ты с морем, старик, как я, Дюка люблю. А вы, Эстамп? Кто прятал меня в Бомбее от бестолковых сипаев, когда я спас жемчуг раджи? Люблю и Эстампа, есть у него тёплый угол за пазухой. Рениор жил у меня два месяца, а его жена кормила меня полгода, когда я сломал ногу. А ты – «Я тебя знаю», Чинчар, закоренелый грешник – как плакал ты в церкви о встрече с одной старухой?.. Двадцать лет разделило вас да случайная кровь. Выпил я – и болтаю, капитаны: всех вас люблю. Капер, верно, шутить не будет, однако – какой же может быть выбор? Даже представить этого нельзя.
– Жребий, – сказал Эстамп.
– Жребий! Жребий! – закричал стол.Битт-Бой оглянулся. Давно уже подсевшие из углов люди следили за течением разговора; множество локтей лежало на столе, а за ближними стояли другие и слушали. Потом взгляд Битт-Боя перешёл на окно, за которым тихо сияла гавань. Дымя испарениями, ложился на воду вечер. Взглядом спросив о чём-то, понятном лишь одному ему, таинственную «Фелицату», Битт-Бой сказал:
– Осанистая эта бригантина, Эстамп. Кто ею командует?
– Невежа и неуч. Только никто ещё не видел его.
– А её груз?
– Золото, золото, золото, – забормотал Чинчар, – сладкое золото…
И со стороны некоторые подтвердили тоже:
– Так говорят.
– Должно было пройти здесь одно судно с золотом. Наверное, это оно.
– На нём аккуратная вахта.
– Никого не принимают на борт.
– Тихо на нём…
Hugo Pratt - Corto Maltese Le jeune pilote, qui était sur le point de se lancer dans un nouveau récit, devint soudain triste et sérieux. Tenant son menton de sa main délicate, il jeta un coup d'œil vers les quatre capitaines et leur sourit doucement. Puis, comme toujours, prenant soin de ménager l’humeur de ceux qu’il approchait, l’air à nouveau joyeux, il vida son verre, le jeta en l’air puis, tel un jongleur de foire, le rattrapa au vol. Tout en allumant une cigarette, il ajouta :
"– Merci, merci pour tous vos compliments, et merci pour votre confiance en ma chance… Je ne la cherche pas. Mais je ne peux rien vous dire maintenant, c'est-à-dire rien de précis : il y a une certaine affaire qui... Il s’interrompit ; puis se reprenant :
"...Même si j’ai déjà dépensé tout l'argent que j'ai gagné au printemps, comment pourrais-je de toute façon choisir entre vous ?... Duke, gentil vieillard ! seuls ceux qui sont myopes ne voient pas les larmes secrètes que tu verses sur l’étendue de l’océan : aux autres, tu peux bien leur dire d’aller au diable ! Duke, mon vieux Duke, tu es un vrai marin, amoureux de la mer, tout comme moi, et c’est pour cela que je t’aime. Et vous, Destampe ? Vous qui m'avez caché à Bombay de ces stupides Cipayes¹ quand j'ai sauvé les perles du Rajah ? Je vous aime Destampe, vous aussi : je sais bien que dans votre poitrine bat un cœur plein de chaleur.
"...Et quant à vous, Renior, n’avez-nous pas vécu deux mois chez moi ? Et votre femme ne m’a-t-elle pas nourri six mois durant quand je me suis cassé la jambe ? Et toi, enfin, ‘Toi-j’te connais’, Chinchar, - pécheur invétéré ! – oublierais-je combien tu as pleuré à l'église en retrouvant cette vieille femme que tu n’avais plus revue depuis vingt ans, depuis ce sanglant accident qui vous avait séparés ?
"...J'ai bu, j’ai bu - et voilà que je bavarde... Capitaines, je vous le dis : je vous aime tous également. Je sais bien que Kaper, ce corsaire, ne fera pas de quartier, mais comment pourrais-je choisir entre vous ? Je ne saurais même l’imaginer…
"– Eh bien, tirons donc cela à la courte paille, déclara Destampe...
– A la courte paille ! à la courte paille !" enchaînèrent les trois autres.Bitt-Boy leva les yeux : depuis un moment déjà dans la salle, ceux qui étaient autour d’eux avaient déplacé leur chaise pour mieux suivre la conversation, certains les coudes posés sur leur table, d’autres se tenant debout derrière eux. Tous écoutaient. Puis le regard de Bitt-Boy se porta vers la fenêtre ouverte, et au-delà jusque sur le port qu’une douce lumière vespérale éclairait, couvrant sa surface d’une vapeur diffuse. Il interrogea des yeux la mystérieuse ‘Felicità’, ce navire que personne ne connaissait, semblant attendre d’elle quelque chose que lui seul serait en mesure de comprendre.
"– Dites-moi Destampe, ce digne brigantin, qui en est son commandant ?
"– Un crétin d’imbécile, Bitt-Boy : personne ne l'a même jamais vu !
"– Et sa cargaison ?
"– De l’or, de l’or, de l’or, murmura Chinchar, de l’or doux comme du miel..."Autour d’eux, certains confirmèrent : "– C’est ce qu’on dit." D’autres rajoutèrent : "– Un bateau chargé d’or devait faire escale à Liss, ce doit sûrement être lui…" ; et encore : "– Il est bien gardé…", "– Ils ne laissent personne monter à bord…", "– Sur son pont règne un silence absolu…"
1- Cipayes (ou Sepoys) : nom donné aux fantassins indiens employés par les armées de la Compagnie britannique des Indes orientales de 1700 à 1857 et plus tard par l'armée indienne britannique de 1858 à 1947. En savoir plus sur les Cipayes. (note du traducteur)
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Bitt-Boy – Chapitre IV.02

Grinlandia, le Grinland, pays imaginé par Alexandre Grine BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава четвёртая - Chapitre quatre
Второй эпизод - Episode deux
– Ты барабанщик фортуны! – сказал Дюк. – Хвостик козла американского! Не был ли ты, скажем, новым Ионой в брюхе китишки? Где пропадал? Что знаешь? Выбирай: весь пьяный флот налицо. Но мы застряли, как клин в башке дурака. Упаси «Марианну».
– О капере? – спросил Битт-Бой. – Я его видел. Короткий рассказ, братцы, лучше долгих расспросов. Вот вам история: вчера взял я в Зурбагане ялик и поплыл к Лиссу; ночь была тёмная. О каперах слышал я раньше, поэтому, пробираясь вдоль берега за каменьями, где скалы поросли мхом, был под защитой их цвета. Два раза миновал меня рефлектор неприятельского крейсера, на третий раз изнутри толкнуло опустить парус. Как раз… ялик и я высветились, как муха на блюдечке. Там камни, тени, мох, трещины, меня не отличили от пустоты, но не опусти я свой парус… итак, Битт-Бой сидит здесь благополучно. Рениор, помните фирму «Хевен и K°»? Она продаёт тесные башмаки с гвоздями навылет; я вчера купил пару, и теперь у меня пятки в крови.
– Есть, Битт-Бой, – сказал Рениор, – однако смелый вы человек.
- Битт-Бой, проведите моего «Президента»; если бы вы были женаты…
– Нет, «Пустынника», – заявил Чинчар. – Я же тебя знаю, Битт-Бой. Я нынче богат, Битт-Бой.
– Почему же не «Арамею»? – спросил суровый Эстамп. – Я полезу на нож за право выхода. С Битт-Боем это верное дело.
"– Bateleur de fortune ! s’écria Duke. Gri-gri d’Amérique ! Ne serais-tu pas, dit-on, le nouveau Jonas, celui qui s’extirpa du ventre de la Baleine ? Où étais-tu donc passé ? Qu'as-tu à nous apprendre ? Fais ton choix : tu tiens dans ta main toute une flotte ivre... Vois ! Nous voilà tous coincés ici comme un coin planté dans le crâne d'un crétin. ...Que Dieu préserve ma ‘Marianna’ !"
"– De qui ? demanda Bitt-Boy, de Kaper le corsaire ? En effet, j’ai croisé en venant son navire… Ecoutez donc mes frères : un bref récit vaut mieux que trop de questions.
"...Voici l’histoire : hier, à Zurbagan, j'ai pris un petit canot pour rejoindre Liss. Il faisait nuit noire. Je savais déjà la présence des corsaires dans les parages, alors, je décidai de longer la côte, en suivant les récifs, là où les rochers sont couverts d’algues et de mousses, me pensant bien protégé par leur ombre. Par deux fois le faisceau du projecteur de l’ennemi m’a frôlé. La troisième fois, mon intuition me dit d’abaisser la voile. Et voilà que, d’un coup, mon canot et moi, fûmes illuminés comme une mouche posée sur le rebord d’une assiette ! Mais, grâce aux rochers, à l’obscurité, aux mousses et aux anfractuosités du récif, je n’ai pas été repéré. Mais si je n’avais pas eu la bonne idée d’abaisser la voile, Dieu sait... Et à présent… me voici ici ! Assis parmi vous, sain et sauf…"
"...Renior, vous souvenez-vous de ‘Haven & Co’, la boutique où l’on vend des chaussures cloutées ? J'en ai acheté une paire hier et voilà que maintenant j'ai la plante des pieds en sang…
"– Oui, Bitt-Boy, lui répondit Renior, et nous savons combien vous êtes un garçon courageux... Bitt-Boy, poursuivit-il, je vous en prie, pilotez mon ‘Président’. Si vous étiez marié comme moi, chargé de famille…
"– Non, non : choisis ‘L'Ermite’, interrompit hardiment Chinchar. Toi, j’te connais, Bitt-Boy, aujourd’hui, j’ai de quoi te payer !…
"– Et pourquoi ne piloteriez-vous pas plutôt ‘L’Arameya’ ? interrogea le sévère Destampe. Je me battrai au couteau pour défendre mon droit d’appareiller. Et avec Bitt-Boy à la gouverne, ce sera chose sûre !
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Bitt-Boy – Chapitre IV.01

Bitt-Boy - Image du film 'Des navires dans le port de LIss' BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава четвёртая - Chapitre quatre
Первый эпизод - Premier épisode
Тот, кого приветствовали таким значительным и прелестным именованием, сильно покраснев, остановился у входа, засмеялся, раскланялся и пошёл к столу капитанов. Это был стройный человек, не старше тридцати лет, небольшого роста, с приятным открытым лицом, выражавшим силу и нежность. В его глазах была спокойная живость, черты лица, фигура и все движения отличались достоинством, являющимся, скорее, отражением внутреннего спокойствия, чем привычным усилием характера. Чрезвычайно отчётливо, но негромко звучал его задумчивый голос. На Битт-Бое была лоцманская фуражка, вязаная коричневая фуфайка, голубой пояс и толстые башмаки, через руку перекинут был дождевой плащ.
Битт-Бой пожал десятки, сотни рук… Взгляд его, улыбаясь, свободно двигался в кругу приятельских осклаблений; винтообразные дымы трубок, белый блеск зубов на лицах кофейного цвета и пёстрый туман глаз окружали его в продолжение нескольких минут животворным облаком сердечной встречи; наконец он высвободился и попал в объятия Дюка. Повеселел даже грустный глаз Чинчара, повеселела его ехидная челюсть; размяк солидно-воловий Рениор, и жёсткий, самолюбивый Эстамп улыбнулся на грош, но по-детски. Битт-Бой был общим любимцем.

Bitt-Boy, celui qu’on venait d’accueillir avec tant de chaleur par ce sobriquet si parlant de ‘Porte-bonheur’ s'arrêta, tout rougissant, sur le seuil de la salle d’hôtes. Il eut un rire franc, s'inclina respectueusement et se dirigea vers la table où siégeaient nos quatre capitaines.
C'était un homme mince, petit de taille mais bien bâti, qui ne devait pas avoir plus de trente ans. Son visage, ouvert et agréable, exprimait à la fois force et tendresse. Son regard témoignait d’une vivacité calme. Ses traits, sa silhouette et tous ses gestes étaient empreints d’une dignité, qui - plus qu’un effort de paraître - reflétait son calme intérieur. Sa voix, posée, était extrêmement distincte et douce en même temps. Il était coiffé d'un képi de marin, et portait un tricot de mailles marron, une large ceinture bleue et de lourdes chaussures. Au bras, il tenait son imperméable.
Avant que d’arriver à la table des capitaines, Bitt-Boy serra des dizaines, peut-être des centaines de mains… Son regard radieux fit le tour de tous les sourires amicaux qui l’accueillaient. L'éclat blanc des dents sur les visages couleur café des marins qui l’entouraient, leurs yeux aux multiples reflets noyés de brume, les spirales enfumées émanant de leur pipe, formèrent pendant un long moment autour du nouveau-venu comme un nuage de chaleur vivifiante, témoignage de cordiales retrouvailles.
Quand il put enfin s’extraire de cette multitude, Bitt-Boy tomba dans les bras de Duke. Même l’œil triste de Chinchar et sa mâchoire malicieuse se réjouirent. Renior, ce bœuf solide, sembla s’adoucir et le sévère Destampe, pourtant habituellement si imbu de lui-même, osa un petit sourire, un sourire enfantin. Bitt Boy était vraiment le préféré de tous !
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Bitt-Boy – Chapitre III.04

Roger Burgi - Un port BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава третья - Chapitre trois
Четвёртый эпизод - Еpisode quatre
Эти суда: «Марианна», «Президент», «Пустынник» Чинчара и «Арамея» Эстампа спаслись в Лиссе от преследования неприятельских каперов. Первой влетела быстроходная «Марианна», на другой день приполз «Пустынник», а спустя двое суток бросили, запыхавшись, якорь «Арамея» и «Президент». Всего с таинственной «Фелицатой» в Лиссе стояло пять кораблей, не считая барж и мелких береговых судов.
– Так я говорю, что хочу Битт-Боя, – заговорил охмелевший Дюк. – Я вам расскажу про него штучку. Все вы знаете, конечно, мокрую курицу Беппо Маластино. Маластино сидит в Зурбагане, пьёт «боже мой»¹ и держит на коленях Бутузку. Входит Битт-Бой: «Маластино, подымай якорь, я проведу судно через Кассет. Ты будешь в Ахуан-Скапе раньше всех в этом сезоне». Как вы думаете, капитаны? Я хаживал через Кассет с полным грузом, и прямая выгода была дураку Маластино слепо слушать Битт-Боя.
Но Беппо думал два дня: «Ах, штормовая полоса… Ах, чики, чики, сорвало бакены…» Но суть-то, братцы, не в бакенах. Али – турок, бывший бепповский боцман – сделал ему в бриге дыру и заклеил варом, как раз против бизани. Волна быстро бы расхлестала её.
Наконец, Беппо в обмороке проплыл с Битт-Боем адский пролив; опоздал, разумеется, и деньги Ахуан-Скапа полюбили других больше, чем макаронщика, но… каково же счастье Битт-Боя?! В Кассете их швыряло на рифы… Несколько бочек с мёдом, стоя около турецкой дыры, забродили, надо быть, ещё в Зурбагане. Бочонки эти лопнули, и тонны четыре мёда задраили дыру таким пластырем, что обшивка даже не проломилась. Беппо похолодел уже в Ахуан-Скапе, при выгрузке. Слушай-ка, Чинчар, удели мне малость из той бутылки!
– Битт-Бой… я упросил бы его к себе, – заметил Эстамп. – Тебя, Дюк, всё равно когда-нибудь повесят за порох, а у меня дети.
– Я вам расскажу про Битт-Боя, – начал Чинчар. – Дело это…Страшный, весёлый гвалт перебил старого плута. Все обернулись к дверям, многие замахали шапками, некоторые бросились навстречу вошедшему. Хоровой рёв ветром кинулся по обширной зале, а отдельные выкрики, расталкивая восторженный шум, вынеслись светлым воплем:
– Битт-Бой! Битт-Бой! Битт-Бой, приносящий счастье!
1- Нечто убийственное. Чистый спирт, настоянный на кайеннском перце, с небольшим количеством мёда. (Примеч. авт.)
Roger Burgi - L'accueil de Bitt-Boy Quelques jours auparavant, les navires de nos quatre capitaines : ‘La Marianna’ de Duke, ‘Le Président’ de Renior, ‘L’Ermite’ de Chinchar et ‘L’Arameya’ de Destampe, pourchassés par le corsaire, étaient venus se réfugier dans la rade de Liss.
La rapide ‘Marianna’, survolant les vagues, était arrivée la première. Le lendemain, ‘L’Ermite’, en rampant, avait rejoint le port. Enfin, deux jours plus tard, à la traîne et à bout de souffle, étaient arrivés ‘L’Arameya’ et ‘Le Président’.
A ce moment du récit, cinq vaisseaux, au total, se trouvaient à Liss, - dont la mystérieuse ‘Felicità’ -, sans compter quelques barges et de petits caboteurs.
"– Alors je dis qu’il me faut Bitt-Boy ! S’exclama Duke, à présent complètement ivre. Tenez, je vais vous raconter une petite anecdote à son sujet. Vous connaissez tous, j’en suis sûr, Beppo Malastino ? cette poule mouillée de Malastino, celui de Zurbagan, celui qui boit du ‘Deo Veritas’² en tenant son petit chien Boutouzka sur les genoux.
"...Voilà qu’alors arrive Bitt-Boy qui lui dit : « Allez Malastino, lève l'ancre ! Je conduirai ton navire jusqu’à Kasset. Tu arriveras à Ajuan-Scapa avant tout le monde cette saison... »
"...Qu’en pensez-vous, mes braves capitaines ? J'ai moi-même effectué cette traversée, à pleine charge… Cet imbécile de Malastino aurait mieux fait alors d’écouter Bitt-Boy sur le champ et d’en tirer profit.
"...Au lieu de cela, Beppo réfléchit deux jours durant : « Aïe-aïe-aïe, avec toutes ces tempêtes… Et bla-bla-bla… et toutes les bouées qu’elles ont arrachées ! Tchaaa... »... Mais le vrai, frères, ce n’étaient pas les bouées arrachées qui tracassaient Beppo : Ali - un Turc -, son ancien maître d'équipage – avait, en s’amarrant, ouvert une brèche dans la coque du brick, juste en-dessous du mât d’artimon, et puis avait tenté de la colmater avec de la poix qu’une simple vague aurait pu facilement emporter...
"...Finalement, notre Beppo, évanoui de frayeur, et Bitt-Boy, pilotant son navire, réussirent à traverser l’infernal détroit. Bien sûr, cette nouille de Beppo, parce qu’il avait trop longtemps réfléchi, arriva trop tard à Ajuan-Scapa et l’argent avait filé, tel un amant infidèle, vers d’autres poches.
"...Au large de Kasset, le navire fut drossé contre les récifs. Mais Bitt-Boy n’est-il pas un homme chanceux ? Dans les cales du navire, au moins depuis Zurbagan, près du trou laissé par le Turc, plusieurs tonneaux de miel fermentaient. Sous le choc, ils éclatèrent et quatre tonnes de cette mélasse épaisse s’échappèrent, colmatant ainsi le trou d’une colle si consistante que le bordage tint bon. A Ajuan-Scapa, lors du déchargement, le sang de Beppo se glaça lorsqu’il s’en rendit compte...
"...Holà, Chinchar, donne-moi encore un peu de ta bouteille !"
"– Bitt-Boy, moi, je l’aurais supplié de prendre la barre de mon navire, intervint Destampe... Toi, Duke, de toute façon, un jour ils te pendront pour la poudre à canon que tu transportes, mais moi ! j'ai des enfants…"
"– Je vais moi aussi vous parler de Bitt-Boy, intervint Chinchar. Voici l’histoire…"
Un brouhaha puissant et joyeux interrompit le vieux filou. Tous, dans la salle, se tournèrent vers la porte, beaucoup agitèrent leur casquette, certains même se levèrent et se précipitèrent à la rencontre de celui qui venait d’entrer. Des rugissements, comme un chœur traversèrent la vaste salle, et dans ce tumulte, cet enthousiasme, des voix s’exclamèrent :
"– Bitt-Boy ! Bitt-Boy ! Bitt-Boy, le Porte-bonheur !"
2- Sorte de boisson meurtrière à base d’alcool pur infusé au poivre de Cayenne, agrémenté d’un peu de miel. (Note de l'auteur)
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Bitt-Boy – Chapitre III.03

Antoine Roux (1765-1835) - Marine BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава третья - Chapitre trois
Третий эпизод - Еpisode trois
Когда смех умолк, Рениор сказал:
– Как ни верти, а мы заперты. Я с удовольствием отдам свой груз (на что мне, собственно, чужие лимоны?). Но отдать «Президента»…
– Или «Марианну», – перебил Дюк. – Что, если она взорвётся?! – Он побледнел даже и выпил двойную порцию.
– Не говорите мне о страшном и роковом, Рениор!
– Вы надоели мне со своей «Марианной», – крикнул Рениор, – до такой степени, что я хотел бы даже и взрыва!
– А ваш «Президент» утопнет!
– Что-о?
– Капитаны, не ссорьтесь, – сказал Эстамп.
– Я тебя знаю! – закричал Чинчар какому-то очень удивившемуся посетителю. – Поди сюда, угости старичишку! Но посетитель повернулся спиной.Капитаны погрузились в раздумье. У каждого были причины желать покинуть Лисс возможно скорее. Дюка ждала далёкая крепость. Чинчар торопился разыграть мошенническую комедию. Рениор жаждал свидания с семьёй после двухлетней разлуки, а Эстамп боялся, что разбежится его команда, народ случайного сбора. Двое уже бежали, похваляясь теперь в «Колючей подушке» небывалыми новогвинейскими похождениями.

Roger Burgi - Un bateau dans le port de Liss Quand le rire cessa, Renior ajouta :
"– Peu importe comment on tourne la chose, mais le fait est que nous voilà tous coincés ! Je céderai volontiers mon fret à n’importe qui… Que m’importe à moi les citrons des autres ? (Son navire transportait des agrumes). Mais céder mon ‘Président’ au premier venu, ça...
"– Ou ma ‘Marianna’..., interrompit Duke.
"– Et si d’un coup elle explosait, la ‘Marianna’ ?!" Duke devint pâle comme un linge et avala une double gorgée.
"– Ne parlez pas de choses aussi effroyables, Renior !
"– Et vous, Duke, vous nous avez assez cassé les oreilles avec votre ‘Marianna’, lui asséna Renior, à un tel point que j'aimerais même… tiens ! qu’elle explose votre ‘Marianna’ !
"– Ou mieux : que ce soit votre ‘Président’ qui coule par le fond ! lui rétorqua âprement Duke.
"– Quoi !? s’étouffa Renior…
"– Allons, allons, Messieurs, ne vous disputez pas !" s’interposa Destampe."– Toi, j’te connais ! s’exclama Chinchar en s’adressant à un nouvel arrivant qui venait d’entrer dans la salle. Viens donc ici, mon ami, offrir un coup à boire à un pauvre vieux !" Mais l’inconnu préféra simplement hausser les épaules et tourner le dos...
Les quatre capitaines restaient assis là, chacun perdu dans ses pensées. Chacun avait de bonnes raisons de vouloir quitter Liss au plus tôt : une forteresse lointaine attendait Duke et sa foutue cargaison d’explosifs ; Chinchar était pressé de jouer un sale tour à sa compagnie d’assurance en envoyant couler par le fond sa cargaison de fer-blanc et son navire avec ; Renior, quant à lui, après deux ans de séparation, aspirait à revoir sa famille. Destampe, enfin, craignait que son équipage, rassemblé de bric et de broc, ne finisse par s’évanouir dans la nature. D’ailleurs, déjà, deux de ses marins avaient déserté et se trouvaient à la même heure attablés au ‘Coussin de Paille’, l’auberge concurrente, se vantant de leurs extraordinaires aventures passées en Nouvelle Guinée…

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Bitt-Boy – Chapitre III.02

BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава третья - Chapitre trois
Второй эпизод - Еpisode deux
– Вот с Битт-Боём, – вскричал Дюк, – я не убоялся бы целой эскадры! Но его нет. Братцы-капитаны, я ведь нагружен, страшно сказать, взрывчатыми пакостями. То есть не я, а «Марианна». «Марианна», впрочем, есть я, а я есть «Марианна», так что я нагружен. Ирония судьбы: я – с картечью и порохом! Видит бог, братцы-капитаны, – продолжал Дюк мрачно одушевлённым голосом, – после такого свирепого угощения, какое мне поднесли в интендантстве, я согласился бы фрахтовать даже сельтерскую и содовую!

Illustration d'Hugo Pratt : Le pirate – Капер снова показался третьего дня, – вставил Эстамп.
– Не понимаю, чего он ищет в этих водах, – сказал Чинчар, – однако боязно подымать якорь.
– Вы чем же больны теперь? – спросил Рениор.
– Сущие пустяки, капитан. Я везу жестяные изделия и духи. Но мне обещана премия!Чинчар лгал, однако. «Болен» он был не жестью, а страховым полисом, ища удобного места и времени, чтобы потопить своего «Пустынника» за крупную сумму. Такие отвратительные проделки не редкость, хотя требуют большой осмотрительности. Капер тоже волновал Чинчара – он получил сведения, что его страховое общество накануне краха и надо поторапливаться.
– Я знаю, чего ищет разбойник ! – заявил Дюк. – Видели вы бригантину, бросившую якорь у самого выхода? «Фелицата». Говорят, что нагружена она золотом.
– Судно мне незнакомо, – сказал Рениор. – Я видел её, конечно. Кто её капитан?Никто не знал этого. Никто его даже не видел. Он не сделал ни одного визита и не приходил в гостиницу. Раз лишь трое матросов «Фелицаты», преследуемые любопытными взглядами, чинные, пожилые люди, приехали с корабля в Лисс, купили табаку и более не показывались.
– Какой-нибудь сопляк, – пробурчал Эстамп. – Невежа! Сиди, сиди, невежа, в каюте, – вдруг разгорячился он, обращаясь к окну, – может, усы и вырастут!
Капитаны захохотали. /.../

''– Si Bitt-Boy était là, s'écria Duke, je n'aurais pas peur de toute une escadre ! Mais il ne l'est pas…''
Il devint grave : ''– Frères-capitaines, c’est terrible à dire, mais me voilà bourré de foutus explosifs ! Ce n'est pas moi bien sûr qui suis bourré, mais ‘La Marianna’, mon navire. Cependant ‘La Marianna’ c'est moi, et donc JE suis ‘La Marianna’ …et me v’là bien ‘bourré’... Quelle ironie du sort ! Moi, avec de la chevrotine et de la poudre à canon dans mes cales !
"...Mes frères capitaines, continua Duke d'une voix sombre et animée, que Dieu m'en soit témoin : après l’étouffe-gueule qu’ils m'ont servi à la capitainerie, j’aurais accepté de charger même de l’eau minérale et de la limonade s’ils me l’avaient commandé !''
''– On a revu le bateau de Kaper avant-hier, annonça Destampe...
"– Je ne comprends pas ce que ce satané corsaire cherche dans ces eaux, déclara Chinchar ; à cause de lui je crains de lever l’ancre...
"– Et en quoi cela vous turlupine ? lui demanda Renior.
"– Moi ?... Euh… en rien, mon cher Capitaine. Je ne transporte dans mes cales que du fer blanc et du parfum mais... on m’en a promis un bon prix !''Chinchar mentait pourtant. ‘Turlupiné’, il l'était vraiment. Pas tant au sujet du fer-blanc qu’il transportait, mais à cause du poids de sa police d'assurance. Son souci, pour l’heure, était de trouver l’endroit et le moment propices pour couler son ‘Ermite’ et empocher ainsi une somme importante. (De telles combines – si détestables soient-elles - ne sont pas si rares en ce bas-monde, même si elles nécessitent la plus grande discrétion). Et, en effet, la présence du navire corsaire dans les parages préoccupait Chinchar : il avait reçu des informations selon lesquelles sa compagnie d'assurance était au bord de la faillite, et il devait donc se hâter de mettre son habile plan à exécution.
''– Je sais bien moi ce que cherche ce brigand de Kaper ! déclara Duke... Avez-vous vu le brigantin qui a jeté l'ancre à l’entrée même du port ? ‘La Felicità’ qu’il se nomme. On dit que ses cales sont chargées d'or.
"– Je ne connais pas ce navire..., lui répondit Renior. Je l’avais repéré, bien entendu. Savez-vous qui est son capitaine ?...''Ça personne ne le savait. Personne ne l’avait même entraperçu. Personne ne l’avait jamais vu, ni à l’auberge ni à terre. Une fois seulement, trois de ses matelots – des bonshommes à l’allure convenable, d’âge moyen – avaient débarqué, suivis par des regards curieux, pour acheter du tabac, et jamais plus on ne les avaient croisés sur le quai.
''– Un morveux que ce capitaine ! grommela Destampe. Un petit voyou ! Reste donc dans ta cabine, malappris ! dit-il tout échauffé, lorgnant par la fenêtre vers le port. Peut-être qu’un jour du poil te poussera au menton !''
Les autres capitaines éclatèrent d’un rire bruyant.
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Bitt-Boy – Chapitre III.01

Odessa - Le port BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава третья - Chapitre trois
Первый эпизод - Premier épisode
В тот момент как начался наш рассказ, за столом гостиницы «Унеси горе», в верхнем этаже, пред окном, из которого картинно была видна гавань Лисса, сидели четыре человека. То были: капитан Дюк, весьма грузная и экспансивная личность; капитан Роберт Эстамп; капитан Рениор и капитан, более известный под кличкой: «Я тебя знаю», благодаря именно этой фразе, которой он приветствовал каждого, даже незнакомого человека, если человек тот выказывал намерение загулять. Звали его, однако, Чинчар.
Такое блестящее, даже аристократическое общество, само собой, не могло восседать за пустым столом. Стояли тут разные торжественные бутылки, извлекаемые хозяином гостиницы в особых случаях, именно в подобных настоящему, когда капитаны – вообще народ, недолюбливающий друг друга по причинам профессионального красования, – почему-либо сходились пьянствовать.
Эстамп был пожилой, очень бледный, сероглазый, с рыжими бровями, неразговорчивый человек; Рениор, с длинными чёрными волосами и глазами навыкате, напоминал переодетого монаха; Чинчар, кривой, ловкий старик с чёрными зубами и грустным голубым глазом, отличался ехидством.
Трактир был полон; там – шумели, там – пели; время от времени какой-нибудь весёлый до беспамятства человек направлялся к выходу, опрокидывая стулья на своём пути; гремела посуда, и в шуме этом два раза уловил Дюк имя «Битт-Бой». Кто-то, видимо, вспоминал славного человека. Имя это пришлось кстати: разговор шёл о затруднительном положении.

Illustration : Roger Burgi - Les quatre capitaines Voici que notre histoire commence ici...
Quatre hommes se trouvaient assis à une table de ‘l’Hôtel du Sans-souci’, au premier étage, devant une fenêtre d'où l’on pouvait voir le port de Liss comme en carte postale.
Il y avait là l’expansif et corpulent capitaine Duke, maître à bord de la gracieuse ‘Marianna’ ; à côté de lui, Robert Destampe, le sévère capitaine de "L’Arameya" ; Renior qui commandait ‘Le Président’ ; et, enfin un quatrième capitaine qu’on surnommait : ‘Toi, j’te-connais’, précisément parce qu'il saluait tout le monde par cette phrase, même un étranger, surtout si celui-ci montrait l'intention de sortir son argent pour le dépenser à boire. Son vrai nom cependant était Chinchar. Il s’agissait du capitaine Chinchar, maître après Dieu du lourd vaisseau ‘L’Ermite’.
Une société aussi brillante – quasi-aristocratique - ne pouvait évidemment pas s'asseoir autour d’une table vide : l'aubergiste leur avait servi diverses bouteilles de cérémonie, bouteilles qu’il ne débouchait que lors d'occasions très spéciales - tout comme alors -, quand des capitaines (des gens qui, en général, ne s’aiment pas d’amour, et ce pour des questions de forfanterie professionnelle) décidaient pour une raison ou une autre de mettre le cap sur son établissement dans le but de se rincer le gosier.
Destampe était un homme déjà âgé, très pâle, aux yeux gris, aux sourcils roux et à l’humeur taciturne. Renior, lui, avait de longs cheveux noirs et des yeux exorbités qui le faisaient ressembler à un moine grimé. Chinchar, le capitaine ‘Toi, j’te connais’, était tout vieux, tout tordu mais néanmoins encore agile : ses dents étaient noires et son regard d’un bleu d’une profonde tristesse. Il se distinguait par une langue bien pendue.
Ce jour-là, l'auberge était pleine : là on chantait, plus loin on parlait fort. De temps à autre, un marin éméché et joyeux titubait en regagnant la porte, renversant des chaises sur son passage. Par deux fois, dans un tintement de vaisselle et le brouhaha ambiant, le capitaine Duke entendit prononcer le nom de ‘Bitt-Boy’.
De toute évidence, quelqu'un, à une autre table évoquait ce glorieux personnage. Et ce nom tombait à point nommé. En effet, la conversation des quatre loups de mer portait sur une question bien plus que délicate...

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Bitt-Boy – Chapitre II.02

Illustration : Roger Burgi - Les hôtels de Liss BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава вторая - Chapitre deux
Второй эпизод - Episode deux
Здесь две гостиницы: «Колючей подушки» и «Унеси горе». Моряки, естественно, плотней набивались в ту, которая ближе; которая вначале была ближе – трудно сказать; но эти почтенные учреждения, конкурируя, начали скакать к гавани – в буквальном смысле этого слова. Они переселялись, снимали новые помещения и даже строили их. Одолела «Унеси горе». С её стороны был подпущен ловкий фортель, благодаря чему «Колючая подушка» остановилась как вкопанная среди гиблых оврагов, а торжествующая «Унеси горе» после десятилетней борьбы воцарилась у самой гавани, погубив три местных харчевни.
Население Лисса состоит из авантюристов, контрабандистов и моряков; женщины делятся на ангелов и мегер; ангелы, разумеется, молоды, опаляюще красивы и нежны, а мегеры – стары; но и мегеры, не надо забывать этого, полезны бывают жизни. Пример: счастливая свадьба, во время которой строившая ранее адские козни мегера раскаивается и начинает лучшую жизнь.
Мы не будем делать разбор причин, в силу которых Лисс посещался и посещается исключительно парусными судами. Причины эти – географического и гидрографического свойства; всё в общем произвело на нас в городе этом именно то впечатление независимости и поэтической плавности, какое пытались выяснить мы в примере человека с цельными и ясными требованиями.

Roger Burgi - Le Vieux-Port A Liss, il n’y a que deux hôtels : ‘Le Coussin de paille’ et ‘l’Hôtel du Sans-souci’.
De tout temps, les marins, naturellement, avaient préféré s’entasser – quitte à se serrer un peu - dans celui qui se trouvait le plus proche du port. Lequel en était, au début, le plus proche ? Voilà qui est difficile à dire. Car, ces deux vénérables et concurrents établissements se mirent à galoper vers les quais – galoper au sens littéral du mot. Leurs tenanciers, pour s’en rapprocher, emménageant ou bien louant de nouveaux locaux, et, même, n’hésitant pas à en faire bâtir.
Dans cette course effrénée, ‘l'Hôtel du Sans Souci’ fut déclaré vainqueur. Par un habile stratagème, son gérant contraignit ‘Le Coussin de paille’ à stopper net son avancée et à rester planté, en panne, au creux de quelque ravin mort.
Au bout finalement d’une décennie de lutte acharnée, le triomphant ‘Hôtel du Sans Souci’ régna en maître sur le port et s’y installa définitivement, non sans causer la ruine de trois tavernes riveraines.
La population de Liss est composée d'aventuriers, de contrebandiers et de marins. Les femmes sont divisées en anges et en mégères. Les anges, bien sûr, sont jeunes, d'une beauté saisissante et tendre, et les mégères sont vieilles. Mais les mégères aussi, n’oublions jamais ceci, ont leur utilité ! Ainsi, lors d’un mariage heureux, alors qu'ayant auparavant tressé d'infernales intrigues, une d’entre elles se repent et décide de commencer une vie meilleure.
Nous n'analyserons pas ici les raisons pour lesquelles Liss ne fut et n’est encore fréquentée que par des bateaux à voile. Ces raisons sont géographiques et hydrographiques. Mais tout dans cette ville laisse une impression définitive de liberté, de charme et de poésie. Une impression pareille à celle que, tout au début, nous avons essayé de décrire à travers l'image de l'homme semblable aux objets anciens : un homme aux exigences pures et entières...

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Bitt-Boy – Chapitre II.01

Illustration : Roger Burgi - Le port de Liss BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава вторая - Chapitre deux
Первый эпизод - Premier épisode
Как есть такие люди, так есть семьи, дома и даже города и гавани, подобные выше приведённому примеру – человек с его жизненным настроением.
Нет более бестолкового и чудесного порта, чем Лисс, кроме, разумеется, Зурбагана. Интернациональный, разноязычный город определённо напоминает бродягу, решившего наконец погрузиться в дебри оседлости. Дома рассажены как попало среди неясных намёков на улицы, но улиц, в прямом смысле слова, не могло быть в Лиссе уже потому, что город возник на обрывках скал и холмов, соединённых лестницами, мостами и винтообразными узенькими тропинками. /.../

Gérard Trignac, Les Villes invisibles, 1993 Всё это завалено сплошной густой тропической зеленью, в веерообразной тени которой блестят детские, пламенные глаза женщин. Жёлтый камень, синяя тень, живописные трещины старых стен; где-нибудь на бугрообразном дворе – огромная лодка, чинимая босоногим, трубку покуривающим нелюдимом; пение вдали и его эхо в овраге; рынок на сваях, под тентами и огромными зонтиками; блеск оружия, яркое платье, аромат цветов и зелени, рождающий глухую тоску, как во сне, – о влюблённости и свиданиях; гавань – грязная, как молодой трубочист; свитки парусов, их сон и крылатое утро, зелёная вода, скалы, даль океана; ночью – магнетический пожар звёзд, лодки со смеющимися голосами – вот Лисс. /.../

Telles ces personnes ressemblant à des objets anciens, il y a des familles, des maisons et même des villes et des ports empreints d’un caractère, - d’un esprit -, qui leur est propre.
Il n'y a nulle part au monde de port à la fois plus désordonné et plus merveilleux que Liss (sauf, bien sûr, Zurbagan¹ !). Cette ville maritime, cosmopolite et multilingue, fait définitivement penser à un vagabond solitaire qui aurait finalement décidé de se fixer, de jeter l'ancre, de poser son bagage dans le hallier d'une vie sédentaire.
Les maisons s’égrènent ici ou là, au petit bonheur, parmi de vagues indices de rues. Mais les rues, au sens littéral du terme, n’existent pas : Liss s’est construite sur des escarpements de roches et de collines seulement reliés par des escaliers, des ponts et des sentiers sinueux.
Tous ces dédales sont parsemés d’une luxuriante végétation tropicale où, à l'ombre de palmiers en éventail, brillent les yeux enflammés et enfantins des femmes. Pierres jaunes, ombres bleues, fissures pittoresques sur de vieux murs… et, quelque part, sur une butte, dans une cour, la carcasse d’un énorme rafiot, qu’un artisan bourru aux pieds-nus, la pipe au bec, s’évertue à réparer.
Plus loin, un chant, et son écho qui résonne au fond d’une ravine ; un marché sur pilotis, protégé par des auvents et couvert d’immenses parasols ; l’éclat d’une arme ; une robe lumineuse qui s’éloigne ; et partout le parfum des fleurs et de la verdure, laissant dans le cœur une sourde mélancolie, tel un rêve fait d’amours passagères et de rendez-vous.
Le port est aussi sale qu'un jeune ramoneur. Les voiles enroulées des barques dorment dans l’air frais du matin : eau verte, rochers, océan lointain… et la nuit, sous le feu magnétique des étoiles, l'écho de rires et de voix parvenant des navires...
Voilà : telle est la ville de Liss !
1- Autre ville imaginaire du Grinland. (note du traducteur) -
Bitt-Boy – Chapitre I


Toiles de Roger Burgi : Poteries et vases
BITT-BOY, LE PORTE-BONHEUR
Корабли в Лиссе
Глава первая - Chapitre premier
Есть люди, напоминающие старомодную табакерку. Взяв в руки такую вещь, смотришь на неё с плодотворной задумчивостью. Она – целое поколение, и мы ей чужие. Табакерку помещают среди иных подходящих вещиц и показывают гостям, но редко случится, что её собственник воспользуется ею как обиходным предметом. Почему? Столетия остановят его? Или формы иного времени, так обманчиво схожие – геометрически – с формами новыми, настолько различны по существу, что видеть их постоянно, постоянно входить с ними в прикосновение – значит незаметно жить прошлым? Может быть, мелкая мысль о сложном несоответствии? Трудно сказать. /.../

Roger Burgi : Poteries et vases Но, – начали мы, – есть люди, напоминающие старинный обиходный предмет, и люди эти, в душевной сути своей, так же чужды окружающей их манере жить, как вышеуказанная табакерка мародёру из гостиницы «Лиссабон». Раз навсегда, в детстве ли, или в одном из тех жизненных поворотов, когда, складываясь, характер как бы подобен насыщенной минеральным раствором жидкости: легко возмути её – и вся она в молниеносно возникших кристаллах застыла неизгладимо… в одном ли из таких поворотов, благодаря случайному впечатлению или чему иному – душа укладывается в непоколебимую форму. Её требования наивны и поэтичны: цельность, законченность, обаяние привычного, где так ясно и удобно живётся грёзам, свободным от придирок момента. Такой человек предпочтёт лошадей вагону; свечу – электрической груше; пушистую косу девушки – её же хитрой причёске, пахнущей горелым и мускусным; розу – хризантеме; неуклюжий парусник с возвышенной громадой белых парусов, напоминающий лицо с тяжёлой челюстью и ясным лбом над синими глазами, предпочтёт он игрушечно -красивому пароходу. Внутренняя его жизнь по необходимости замкнута, а внешняя состоит во взаимном отталкивании.

Il y a des gens qui font penser à d’anciens objets. Quand vous prenez ces objets dans vos mains et les regardez, mille pensées vous traversent la tête : ils portent à eux-seuls des générations entières, mais nous leur demeurons étrangers. Leurs propriétaires les ont posés là, parmi d'autres objets, ils les montrent à leurs visiteurs, mais rarement s'en servent au quotidien.
Pourquoi ? Est-ce le poids décourageant des siècles qu’ils renferment ? Est-ce leurs formes, issues d'un autre temps : si faussement similaires, dans leur géométrie, à celles d’aujourd’hui, mais pourtant si différentes dans leur essence ? Les voir en permanence, entrer régulièrement en contact avec eux signifierait-il accepter, sans s'en rendre compte, de vivre dans le passé ?
Mais peut-être est-ce là une pensée trop simple pour une incohérence plus complexe encore... Voilà qui est difficile à dire…
Mais reprenons ce que nous disions au début : Il y a des gens qui font penser à d’anciens objets du quotidien, et ces gens, dans leur essence spirituelle, sont tout aussi étrangers au mode de vie qui les entoure, que ces objets ne le seraient pour un maraudeur chapardant au sein d’un hôtel...
Pendant l'enfance, ou lors d’un de ces tournants que la vie réserve parfois, quand le caractère n’est pas encore formé, il est fréquent qu’une personne se trouve perturbée par quelque impression rencontrée au hasard ; alors – telle une solution aqueuse saturée- son âme précipite et se minéralise, se fige une fois pour toutes, de manière indéfectible, pareille à des cristaux de sel au fond d’un verre.
Une telle âme est empreinte de naïveté et de poésie : elle n'aspire qu'à l'intégrité, ne rêve que d’absolu, ne souhaite que profiter des charmes simples de la vie quotidienne. Là, seulement, ses pensées, ses aspirations, peuvent se développer à leur aise, sereinement, à l'abri des chicanes et de l'agitation du siècle...
Une telle personne préférera les roses aux chrysanthèmes, la flamme d’une bougie à l’éclat d’une ampoule électrique, les chevaux aux automobiles et la tresse duveteuse d’une jeune femme à une coiffure plus recherchée, poudrée et sentant le musc. A n’importe quel vapeur - si beau jouet soit-il -, elle préférera un voilier disgracieux mais empanaché de hautes voiles blanches, à l'image d' un visage à la mâchoire épaisse mais aux yeux bleus brillant sous un front pur.
Un tel être, inévitablement, se repliera sur lui-même ; sa vie sociale sera marquée du sceau de la répulsion et d'incompréhensions réciproques : le monde se tiendra loin de lui et lui se tiendra à l’écart du monde...